Faut-il jeter le bébé avec l'eau des piscines ?
Il y a quelques années déjà, le Pr. Alfred Bernard, Directeur de recherches au FNRS et professeur de toxicologie à l'UCL, dénonçait la qualité de l'air et de l'eau dans nos piscines publiques, trop chargées en chlore. Aujourd'hui, il étaye sa thèse avec de nouvelles études, mettant en avant les risques pour la santé des bébés nageurs. "Le trichloramine, utilisé comme désinfectant dans les piscines intérieures, est un produit irritant des muqueuses et voies respiratoires, comparable au chlore gazeux, sauf qu'il agit plus profondément dans le poumon", explique le Pr Bernard, Directeur de recherches au Fonds national de recherche scientifique et professeur de toxologie à l'UCL. "Dans l'étude que j'avais présentée en 2003, j'avais démontré que, dans 10 piscines sur 36 visitées en Wallonie, l'on trouvait des concentrations dans l'air de trichloramine supérieures aux limites acceptées par la législation pour les lieux de travail." Des limitations, soit dit en passant, fixées pour des adultes, et non pour des bébés, dont le système respiratoire, encore en formation, est encore plus fragile... Précisons qu'au moment où il a sorti son étude, le Pr Bernard a subi de nombreuses moqueries et tentatives de déstabilisation. Depuis, les revues scientifiques les plus sérieuses ont publié plusieurs autres études menées ailleurs qui confirment ce contre quoi il nous mettait déjà en garde...
Une loi non respectée
Le trichloramine se retrouve tant dans l'eau, que sous forme d'émanations dans l'air. Normalement, les piscines utilisant du chlore pour désinfecter l'eau devraient disposer de systèmes de ventilation capables de renouveler l'air 4 à 8 fois par heure, selon le taux d'occupation, ce qui est loin d'être généralisé.
La loi impose un auto-contrôle des piscines, avec obligation d'afficher les taux de chlore dans l'eau: "Cette loi n'est pas suffisamment respectée dans le sud du pays", dénonce le Pr Bernard. En Région wallonne, les contrôles sont inexistants ou presque: les fermetures de piscines sont rarement le résultat d'un contrôle, mais plutôt de problèmes rencontrés par les nageurs...
En Flandre, selon le Pr Bernard, la situation est meilleure, les contrôles étant assurés. "Mais il faudrait faire comme à Bruxelles: là, c'est l'Institut scientifique de Santé publique, organe indépendant, qui procède au contrôle des taux de trichloramine dans l'air, au hasard et sans s'annoncer."
Bref, se baigner dans une piscine publique en Wallonie relèverait-il de l'inconscience? En tout cas, selon le Pr Bernard, le fait de fréquenter régulièrement des piscines où l'on retrouve de trop grandes concentrations en trichloramine tant dans l'air que dans l'eau, favorise l'apparition de certaines pathologies, comme l'asthme, les atteintes à l'épithélium ou les bronchites à répétition, surtout chez l'enfant. Il semblerait également que l'eczéma soit également favorisé par ce contact avec le chlore.
Alors faut-il contredire les médecins qui préconisent la natation aux asthmatiques? "Non, à condition que ces nageurs fréquentent des piscines désinfectées avec des systèmes alternatifs au chlore", précise le Pr Bernard.
Bébés nageurs en danger ?
L'hypothèse du Pr Bernard selon laquelle les bébés nageurs peuvent courir un grand risque dans des piscines où l'on utilise le trichloramine a fait grand bruit. Pourtant elle n'est pas neuve: une étude norvégienne avait déjà conclu en 2003 que l'on retrouvait plus souvent des infections respiratoires répétées chez des enfants en âge scolaire qui avaient été bébé nageurs: 12,3% contre 7,5% chez ceux qui n'avaient pas fréquenté assidûment une piscine lorsqu'ils étaient bébés. Depuis de longues années, le Pr Bernard met en garde contre les piscines chlorées. C'est lors d'une récente séance d'information au Sénat, qu'il a abordé la question des bébés nageurs, en apportant les résultats d'une étude menée à Bruxelles avec son équipe, auprès de 341 enfants âgés de 8 à 12 ans, parmi lesquels 41 ex-bébés nageurs. "16,3% des anciens bébés nageurs avaient un asthme diagnostiqué, contre 7,7% des autres enfants; 9,3% présentaient un asthme à l'effort contre 3,7% chez les autres enfants; enfin, 6,5% des ex-bébés nageurs avaient présenté des épisodes récurrents de bronchite, contre 3,7% des autres enfants."
Carine Maillard
Faut-il dès lors oublier les bassins pour bébés nageurs? "Pas nécessairement. Tout comme pour les personnes sensibles, comme les asthmatiques, il faut bien choisir son établissement. Aujourd'hui, les nouvelles piscines sont tout à fait différentes des grands bassins: plafonds bas, donc des pièces faciles à chauffer et à ventiler, plus petits bassins et systèmes de désinfection moins agressifs. C'est certainement ce qu'il faut prôner pour les plus sensibles, comme les bébés et les personnes ayant des maladies respiratoires chroniques", conclut le Pr Bernard.

