Se libérer de ses phobies
On peut avoir peur de la foule, de parler en public, de certains insectes, des lieux fermés… C’est généralement normal ! Mais quand ces peurs envahissent la vie quotidienne et altèrent les relations aux autres, on parle alors de phobies. Pour vivre normalement, il est cependant possible de trouver une aide. "Je souffre d’agoraphobie (phobie des espaces publics et/ou de la foule) depuis 20 ans. Ca a commencé par des vertiges au supermarché. Je pensais d’abord que j’avais une "mauvaise faim", mais même en grignotant quelque chose, cela ne disparaissait pas. Puis les malaises sont apparus quand je prenais les transports en commun, puis dans la rue. J’ai alors décidé de consulter un médecin. Mon généraliste m’a prescrit une cure de magnésium, en me conseillant de manger davantage le matin : traitement inutile. J’ai consulté alors un neurologue, craignant une maladie au cerveau. J’ai passé différents tests et examens, mais là non plus, rien ! Je suis sortie aussi avec une prescription de magnésium et de calcium mais la cure terminée, rien n’avait changé ! Pire : les crises d’angoisse étaient de plus en plus fortes et fréquentes, au point que j’évitais de prendre les transports en commun et d’aller dans les lieux publics… Comme l’angoisse provoquait des palpitations, j’ai consulté un cardiologue qui, après différents examens, m’a rassurée sur l’état de mon cœur. Je n’avais donc toujours aucune explication. Une amie m’a conseillée de consulter son médecin. De chez lui, c’est avec une prescription d’antidépresseurs et un congé de maladie que je suis sortie ! Et la situation empirait encore : je ne voulais même plus sortir, avec des attaques de panique jusque dans mon lit ! Quand j’ai repris le travail, j’étais épuisée de devoir constamment aller pleurer dans un coin et me passer de l’eau sur le visage pour reprendre mes esprits".
Peur ou phobie ?
Ce témoignage montre à quel point les phobies peuvent envahir la vie de tous les jours et être encore mal diagnostiquées. "Deux mécanismes différencient la phobie de la simple peur, même intense", explique le Professeur Alain Luts, psychiatre, directeur de la clinique des Troubles anxieux aux Cliniques St-Luc à Bruxelles. "Tout d’abord, l’évitement : la personne phobique trouve tous les moyens et subterfuges pour éviter la situation qui la terrorise. Ensuite, les mesures dites "contraphobiques" : cette personne osera contrer l’objet de ses angoisses avec l’aide d’une personne de confiance. Par exemple, la personne qui a une peur phobique de la foule, mais qui acceptera d’affronter un centre commercial bondé si elle est accompagnée".
Autre spécificité : la phobie est incontrôlable… En effet, les personnes phobiques savent pertinemment que leurs angoisses sont disproportionnées : ceux qui n’osent plus monter en avion savent que c’est le moyen de transport le moins meurtrier; les "arachnophobiques" savent que les araignées de chez nous sont inoffensives. Mais ces arguments rationnels ne les rassurent pas.
Dans certains cas, les personnes phobiques seraient les victimes impuissantes d’un dérèglement du mécanisme primaire - et nécessaire - de la peur : l’amygdale, une petite glande du cerveau en forme d’amande chargée de donner l’alerte en cas de danger, réagit trop promptement. Dans d’autre cas, comme l’agoraphobie, par exemple, le système qui permet à l’individu de s’orienter dans l’espace serait lui aussi perturbé, selon le neurophysiologiste Alain Berthoz. "Sur une route en rase campagne, l’agoraphobe panique par manque de points de repères", estime ce professeur du Collège de France. Cependant, ceci relève de suppositions, car les mécanismes impliqués dans la phobie sont méconnus.
Cool hier, phobique aujourd’hui !
Les personnes phobiques savent pertinemment que leurs angoisses sont disproportionnées.
Comme le montre aussi le témoignage ci-dessus, la phobie peut apparaître à tout moment, sournoisement. "Une phobie peut apparaître sans que l’on s’y attende et s’emballer. Cela peut naître d’une situation traumatisante, ou ressentie comme humiliante, soit d’un état d’anxiété fort. Elle peut aussi disparaître avec le temps, et revenir ensuite… Par exemple, on rencontre des étudiants dont les phobies s’accentuent au moment du blocus, puis s’estompent après la fin des examens", poursuit le Pr Luts.
Lorsque la personne vit pour la première fois ses symptômes phobiques, elle ne l’identifie pas nécessairement : "Le cœur s’emballe ; on transpire ; on a la tête qui tourne ; on a des nausées, le souffle coupé, une 'boule' dans la gorge, les jambes qui flanchent… Lorsque la personne y est confrontée pour la première fois, elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Comme elle ne fait pas tout de suite le lien avec la situation dans laquelle se déclenchent ces symptômes, elle peut consulter plusieurs spécialistes qui sont souvent incapables d’identifier leurs phobies", renchérit le Pr Luts, qui prône une plus grande attention de la part des spécialistes à ce qui n’est pas une simple maladie imaginaire…
Se confronter à la réalité
Lorsque la phobie est identifiée, reconnue, il existe un moyen simple pour empêcher la peur de dicter sa loi : se confronter à la situation redoutée, le plus tôt possible. L’éviter est un mauvais réflexe, qui conduit au fil du temps à la phobie. A ce stade extrême de la peur, ce sont les thérapies cognitives et comportementales - les TCC - qui donnent les meilleurs résultats, permettant un retour plus rapide à la vie normale. Il s’agit d’une arme parmi d’autres dans l’arsenal thérapeutique de la clinique des troubles anxieux.
Carine Maillard - Article paru dans le journal En Marche du 3 mai 2007
Le Pr Luts décrit les options thérapeutiques possibles pour aider les patients atteints de phobies, qui viennent consulter parce qu’ils n’en supportent plus les implications dans leur vie quotidienne : "Lorsque les phobies sont dites simples, c’est-à-dire sans attaque de panique, nous proposons une psychothérapie seule. Par contre, pour les phobies sociales, par exemple, nous combinons les psychothérapies avec des traitements médicamenteux : des bêtabloquants pour des peurs ponctuelles qui se présentent dans des situations sociales, ou des antidépresseurs pour des peurs plus régulières". Et d’enchaîner : "La psychothérapie peut être analytique, donc de plus longue haleine, pour comprendre d’où vient cette phobie, car ces symptômes ont un sens et une fonction. Mais le plus souvent, elle est comportementale et donc s’attaquera davantage non pas à comprendre, mais à faire disparaître la phobie. Cela passe très souvent par la confrontation de la personne à la situation qui provoque la phobie". Le principe des TCC consiste en effet à désensibiliser le patient par rapport à la situation redoutée, notamment par la réalité virtuelle. Le thérapeute l’y confronte donc progressivement, comme l’allergologue administre des doses croissantes de pollen au malade pour y accoutumer son organisme.
Avec ces traitements, le Pr Luts et son équipe approchent des taux de réussite que l’on retrouve ailleurs : entre 70 et 80% de patients phobiques parviennent, après traitement, à gérer la situation.

