Santé publique

Antibiotiques : quand les bactéries font de la résistance

Les antibiotiques sauvent des vies. Mais mal utilisés, ils font le jeu des bactéries les plus résistantes. En Belgique, notre consommation reste trop élevée. 

Publié le: 05 octobre 2026

Mis à jour le: 05 octobre 2026

Par: Sandrine Warsztacki

6 min

Une femme qui prend un médicamebt

Photo: (c)AdobeStock

En 1945, Alexander Fleming reçoit, avec Ernst Chain et Howard Florey, le prix Nobel pour la découverte de la pénicilline, un traitement qui va révolutionner la médecine. Mais au moment d'être célébré, le savant britannique, dans son discours, confie aussi redouter le jour où "la pénicilline pourra être achetée par n'importe qui en magasin". Car Fleming l'a compris très tôt : l'antibiotique est une arme à double tranchant. 

C'est qu'un antibiotique n'élimine jamais toutes les bactéries. Au sein d'une même population, certaines se révèlent d'emblée plus coriaces que d'autres. En balayant les plus sensibles, les traitements laissent le champ libre à ces survivantes, qui se multiplient sans concurrence. Certaines transmettent même leurs mécanismes de résistance à d'autres bactéries, y compris d'espèces différentes. Autrement dit, chaque antibiotique inutile ou mal utilisé renforce l'adversaire. 

Une pandémie silencieuse

Chaque année, plus de 35.000 personnes meurent en Europe (UE, Islande, Norvège et Liechtenstein) des suites directes d’infections causées par des bactéries résistantes aux antibiotiques, selon les estimations du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. "L’augmentation des infections résistantes compromet les avancées de la médecine moderne, mettant en danger des interventions vitales telles que les transplantations d’organes, les traitements contre le cancer, la chirurgie et les soins intensifs", alerte l’agence européenne, fondée en 2005 pour aider les États membres à faire face aux épidémies. 

À l'échelle mondiale, le bilan pèse bien plus lourd encore. Selon une étude publiée dans The Lancet, la résistance bactérienne aurait directement causé 1,14 million de décès en 2021, et jusqu'à 4,7 millions en comptant les décès "associés" à une infection résistante ! Dans les régions où l’accès aux soins, aux tests diagnostiques rapides, aux antibiotiques de dernier recours et aux mesures d’hygiène reste limité, les conséquences sont particulièrement dramatiques. "En Asie, en Amérique latine…Tous les jours, des enfants meurent d'infections dues à des bactéries multirésistantes, pour lesquelles on n'a plus d'antibiotiques", s’indigne Herman Goossens.  

Pour le professeur émérite de microbiologie à l'Université d'Anvers, parler d’une "pandémie" n'a rien d'exagéré : "Comme le virus du Covid, des bactéries multirésistantes se répandent dans le monde. La différence, c'est que ça se passe depuis trente ou quarante ans, dans le silence."  

Le Belge, gros consommateur 

La lutte contre l’antibiorésistance se joue sur plusieurs fronts. Dans les hôpitaux, où les infections résistantes se concentrent. Dans les élevages et les fermes, où l'usage d'antibiotiques favorise la sélection de bactéries résistantes, qui peuvent contaminer l'humain, notamment par l'alimentation. Dans les laboratoires de l’industrie pharmaceutique, pas toujours pressés d'investir des fortunes dans des médicaments qui ne rapportent que vendus en grande quantité. Et jusque dans nos armoires à pharmacie. 

En Belgique, le plan One Health de lutte contre l'antibiorésistance s'est achevé en 2024. Un nouveau plan, doté de 260 millions d'euros, doit prochainement lui succéder. Si l'élevage a atteint ses objectifs, avec des ventes d'antibiotiques en baisse de 60 % entre 2011 et 2024, la consommation humaine en ambulatoire, c'est-à-dire hors hôpital, a peu diminué. Avec 19 doses journalières pour 1.000 habitants, la Belgique dépasse largement certains pays voisins, comme les Pays-Bas (9,8 doses) et l’Allemagne (13,3) et reste encore loin de son objectif européen (soit 17,5 doses pour 2030, en incluant consommation ambulatoire et hôpital). 
 

Ce qu'un antibiotique ne fait pas  

"Aux Pays-Bas, quand un généraliste prescrit des antibiotiques, les patients se disent que c'est un médecin anxieux", sourit Herman Goossens, qui y a travaillé huit ans. Pour le microbiologiste, qui préside la plateforme de gouvernance du nouveau plan fédéral, un changement culturel reste nécessaire. "En Belgique, l’idée qu’avec les antibiotiques on va guérir plus vite et retourner au travail reste encore ancrée." Or, face à un virus, ces médicaments ne servent strictement à rien, rappelle le spécialiste. Et certaines infections bactériennes peuvent guérir d'elles-mêmes.  Dans bien des cas, le meilleur traitement reste donc le repos. Et la maladie la mieux soignée, celle qu'on ne transmet pas. "Il faut arrêter de jouer les durs, de se dire : ' Je suis malade, mais je vais quand même travailler.' Quand on est malade, il faut rester chez soi, pour ne pas contaminer les collègues." 

Les bactéries qui nous veulent du bien  

Enfin, limiter sa consommation d’antibiotiques n’est pas qu’un geste pour la santé publique. Ces traitements ont aussi un impact direct sur notre organisme. Car toutes les bactéries ne sont pas nos ennemies. Notre corps abrite un vaste peuple, le microbiote (dans l’intestin notamment, voir notre dossier) qui joue un rôle important pour notre santé. Or les antibiotiques, surtout à large spectre, détruisent aussi ces alliées.  

Diarrhées, mycoses, maux de ventre : ces effets secondaires sont bien connus. On en soupçonne d'autres.  Depuis quelques années, des études explorent le lien entre la prise d'antibiotiques chez les jeunes enfants et le risque accru de développer des maladies comme l’obésité, voire, l’asthme. "Prendre des antibiotiques, ce n'est pas innocent", conclut Herman Goossens.