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Dopant pour les uns, traitement anti-âge pour les autres : la testostérone affole les réseaux sociaux. Mais se supplémenter avec cette hormone — qui joue aussi un rôle important chez les femmes — ne s'improvise pas et doit se discuter avec son médecin.
Publié le: 27 mai 2026
Par: Julie Luong
7 min
Photo: ©AdobeStock// Très variables d’un individu à l’autre, les valeurs de référence de la testostérone se situent entre 8 et 25 nmol/L.
"Si tu veux être un mâle alpha, fais-toi tester" : c’est le genre de slogan brandi par de nombreux influenceurs à propos de la testostérone, ainsi que l’a documenté une étude danoise. Par ce biais, différentes sociétés privées incitent aujourd’hui de jeunes hommes à prendre des suppléments de testostérone, en l’absence de tout problème de santé. Le but ? Devenir plus performant sexuellement, plus musclé, plus "sec", plus "viril" et moins "pleurnichard". Ces discours en vogue chez les masculinistes (mouvement antiféministe) s’accompagnent souvent de photos avant/après, généralement dénudées et sexualisées, comme celle de cet influenceur incitant à "réaliser ses rêves" grâce à des suppléments de testostérone.
Un véritable business des hormones, sur fond de stéréotypes de genre. "Prendre de la testostérone pour être plus performant sur le plan sportif, sexuel ou mental, c’est une forme de dopage à la fois contre-indiqué, interdit et dangereux, rappelle le Dr Maxime Sempels, urologue au Centre interdisciplinaire de l'andropause du CHU de Liège. Cela augmente le risque cardiovasculaire, de troubles métaboliques, d’insomnies, mais aussi le niveau d’agressivité et de pulsions sexuelles négatives."
Hormone mâle produite par les testicules, la testostérone régit de nombreuses fonctions essentielles. En premier lieu, elle est responsable de tous les caractères sexuels secondaires masculins : son taux augmente à la puberté, entraînant un développement du pénis, l’apparition de la pilosité, la modification des cordes vocales... La testostérone a par ailleurs une influence sur le métabolisme puisqu’elle entraîne une augmentation de la masse musculaire et une diminution de la masse grasse. "La testostérone joue aussi un rôle psychologique, ajoute Maxime Sempels, avec des effets sur le cerveau reptilien. Elle est liée à l’agressivité, à l’élan vital, à l’humeur, au désir sexuel." Cette hormone occupe une place centrale dans la sexualité masculine (libido) et facilite l’irrigation des corps caverneux dans la verge au moment de l’érection. Enfin, elle intervient dans le métabolisme osseux.
"Chez l’homme, la testostérone remplit plus ou moins les mêmes fonctions que les œstrogènes chez la femme, résume le spécialiste. Mais alors que chez 100 % des femmes, les ovaires arrêtent brutalement de produire des œstrogènes au moment de la ménopause, seuls 2 à 5 % des hommes seront confrontés à une chute de testostérone en dessous des valeurs normales." C’est ce qu’on appelle l’andropause, une maladie dont le risque augmente significativement avec l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, la bronchopneumopathie, le syndrome métabolique ou d’autres maladies chroniques.
"Entre le jeune qui veut prendre de la testostérone pour se doper et l’homme âgé souffrant d'une véritable andropause, on voit aussi des profils d'hommes de 50-55 ans qui ont des érections moins bonnes, moins de désir, un sommeil perturbé, de la déprime, une prise de poids... ", observe Maxime Sempels. À partir de 40-50 ans, le taux de testostérone peut en effet commencer à diminuer naturellement, c'est ce qu'on appelle l'hypogonadisme. Très variables d’un individu à l’autre, les valeurs de référence de la testostérone se situent entre 8 et 25 nmol/L. "Entre 12 et 25, on considère qu’il s’agit d’un taux normal. Entre 8 et 12, on est dans une zone grise où l’on peut imaginer que le taux était peut-être plus haut avant, ce qui explique ce mal-être. On peut alors proposer un traitement d’essai avec des demi-doses."
Maxime Sempels conseille aux hommes préoccupés par la question de faire doser leur taux de testostérone dès 35-40 ans pour obtenir une valeur de référence. "Aujourd’hui, la testostérone est devenue un sujet de société, avec des patients et des médecins qui s’y intéressent de plus en plus, dans le cadre d’une médecine anti-âge. Mais cela doit rester une médecine personnalisée et encadrée", avertit toutefois l'urologue. Des symptômes comme la fatigue, la prise de poids et la baisse de libido peuvent en effet avoir de nombreuses autres causes, notamment en lien avec le mode de vie (manque d’exercice physique, alimentation déséquilibrée, stress...) ou la dimension psychologique (problèmes relationnels, anxiété...)
La supplémentation en testostérone, qui nécessite une ordonnance médicale, se fait sous forme d’injections intramusculaires, à réaliser généralement toutes les 3 à 4 semaines chez son médecin traitant ou par l’application quotidienne d’un gel transdermique. "Contrairement à certaines idées reçues, la supplémentation en testostérone n’augmente pas le risque de cancer de la prostate chez un homme qui n’a pas d’antécédent, précise Maxime Sempels. Elle n’augmente pas non plus le risque cardiaque chez les hommes avec une bonne santé cardiovasculaire. En revanche, s’il y a déjà une hypertrophie de la prostate et des troubles urinaires associés, le traitement peut légèrement augmenter les symptômes." Avoir ou avoir eu un cancer de la prostate ou un cancer du sein masculin est en revanche une contre-indication, de même que les antécédents thrombo-emboliques veineux. La supplémentation en testostérone peut également nuire à la production de spermatozoïdes et est donc à éviter s’il y a un désir de fertilité.
Si la testostérone est communément perçue comme "l’hormone masculine", elle joue aussi un rôle central chez la femme, en particulier dans son désir sexuel, sa force musculaire, sa vitalité et ses fonctions cognitives. "Chez la femme, la testostérone est fabriquée à la fois par les surrénales (ndlr : glandes endocrines situées au-dessus des reins) et par l’ovaire", précise Axelle Pintiaux, gynécologue au CHU de Liège. Son taux varie fortement lors du cycle menstruel, avec des valeurs nettement plus élevées en période pré-ovulatoire, ce qui entraîne généralement une hausse de libido. "La testostérone est le précurseur des œstrogènes, poursuit la spécialiste. Dans l’ovaire, des cellules appelées les thèques se chargent de la transformer en œstrogènes."
Quand une femme jeune subit une ablation des ovaires, son taux de testostérone dans le sang baisse d’au moins 50 %, avec des conséquences sur le désir sexuel, mais aussi parfois sur le dynamisme professionnel. "J’ai ainsi eu une patiente à qui on avait enlevé les ovaires et qui se plaignait de manquer d’agressivité dans son métier d’avocate", raconte Axelle Pintiaux. Or, pour des raisons culturelles, cette hormone liée au désir et à la combativité est souvent "négligée" chez la femme. "Dans des pays comme l’Australie, quand les femmes subissent une hystérectomie (ablation de l’utérus) et une annexectomie (ablation des ovaires), elles reçoivent automatiquement des implants d’œstrogènes et de testostérone. Mais en Belgique, les patchs de testostérone pour les femmes ont été retirés du marché, faute d’intérêt et de rentabilité pour les firmes...", poursuit la spécialiste. La supplémentation en testostérone se fait donc aujourd’hui sur base de produits destinés aux hommes comme les gels transdermiques. "Ils ont l’avantage de ne pas passer par le foie mais cela revient tout de même à détourner un produit qui n’a pas été initialement testé pour les femmes."
Maxime Sempels, urologue
Portée par les réseaux sociaux et le témoignage de certaines célébrités comme Kate Winslet ou Halle Berry, qui vantent ses effets sur leur sexualité et leur qualité de vie, la supplémentation en testostérone à la ménopause fait aussi de plus en plus parler d’elle. "Il est vrai qu’à la ménopause, on supplémente les femmes en œstrogènes mais pas en testostérone, alors que ce précurseur joue un rôle très important", appuie Axelle Pintiaux qui estime qu’une supplémentation peut être envisagée dans le cadre d’un traitement "extrêmement individualisé". "Les problèmes de libido sont toujours complexes. À la cinquantaine, beaucoup de couples sont fragilisés pour d’autres raisons que les facteurs hormonaux", rappelle la spécialiste.
La testostérone n’est donc définitivement pas un remède miracle. Mais son rôle chez l’homme comme chez la femme mérite désormais d’être reconnu.