Soins de santé
Chez nous, la mort est l'apanage des institutions de soins : 3 Belges sur 4 décèdent à l’hôpital ou en maison de repos, selon une récente étude de la MC. Comment l'expliquer ?
Publié le: 27 mai 2026
Par: Julien Marteleur
7 min
Photo: ©AdobeStock//Dans un contexte de médicalisation persistante, les soins palliatifs — qui veillent exclusivement au confort du patient et ne visent pas à guérir — restent trop peu utilisés..
Aujourd'hui, 76 % des personnes âgées de 40 ans et plus meurent à l’hôpital ou en maison de repos et de soins (MRS). Moins d’un quart des décès seulement surviennent à domicile ou ailleurs. La fin de vie se déroule désormais majoritairement derrière les murs d’institutions de soins, révèle une vaste étude de la MC. Les chercheurs y ont analysé les données de près de 95.000 membres, âgés de 40 ans et plus et décédés entre 2023 et 2024, et les ont comparées à celles observées entre 2005 et 2006. En vingt ans, on observe une très nette hausse des décès en MRS (de 23 % à 33,5 %). Une augmentation qui reflète le vieillissement de la population. Entre 2023 et 2024, plus d’une personne décédée sur deux avait 85 ans ou plus. À ces âges avancés, la probabilité de vivre — et donc de décéder— en institution est considérablement plus élevée…
4 Belges sur 10 meurent à l'hôpital. C'est mieux qu'en France par exemple (57 %) ou au Portugal (62 %), mais bien plus qu’aux Pays-Bas (27 %) ou en Norvège (34 %). Sans compter que chez nous, le système hospitalier pèse lourdement dans les derniers mois de vie, même lorsque le décès n’a pas lieu à l’hôpital. 61 % des personnes recensées dans l’échantillon ont au moins passé une nuitée à l'hôpital dans les 3 derniers mois de leur vie. 56 % se sont rendues aux urgences, et 1 sur 12 est passée par une unité de soins intensifs.
Ces données témoignent d’une fin de vie fortement rythmée par des transferts, des admissions parfois répétées… La proportion de personnes hospitalisées augmente brutalement dans les dernières semaines qui précèdent le décès, montrent les analyses. Si la fréquence de ces séjours interroge, cela ne veut pas dire que toutes les hospitalisations en fin de vie sont inutiles ou inappropriées, insistent les chercheurs de la MC. Certaines répondent par exemple à des symptômes aigus, à un besoin de sécurité ressenti par la personne ou son entourage, ou encore à l’absence de solutions suffisantes à domicile ou dans d'autres institutions de soins.
Dans un contexte de médicalisation persistante, les soins palliatifs — qui veillent exclusivement au confort du patient et ne visent pas à guérir — apparaissent comme une réponse évidente. Or, ils sont trop peu souvent mobilisés. L’étude montre que seulement 22 % des personnes bénéficient de soins palliatifs dans les 3 derniers mois de leur vie. Et lorsqu’ils sont mis en place, c'est souvent sur le tard : pour la moitié des bénéficiaires, ils commencent moins de 46 jours avant le décès. "Ces chiffres confirment des observations déjà anciennes, déplore Elise Derroitte, vice-présidente de la MC. En Belgique, les soins palliatifs restent trop souvent associés à la toute dernière phase de la vie, et non intégrés précocement comme un accompagnement global visant la qualité de vie. Leur potentiel est ainsi largement sous‑exploité."
L’accès aux soins palliatifs varie aussi selon les pathologies : les personnes atteintes d’un cancer, par exemple, ont près de 6 fois plus de chances d’en bénéficier que les personnes n'ayant pas d'indication de cancer celles souffrant d’autres maladies graves et évolutives. "Pourtant, des affections telles que la sclérose latérale amyotrophique, les maladies pulmonaires chroniques ou la démence génèrent des besoins palliatifs tout aussi importants, parfois sur des périodes plus longues. Les soins palliatifs pourraient apporter davantage de confort", défend Elise Derroitte. Même à l’hôpital, le recours au dispositif reste limité : seuls 13 % des décès hospitaliers surviennent dans une unité où les soins palliatifs sont délivrés (comme en service de gériatrie par exemple), soit une hausse infime (+3 %) sur 20 ans…
Pourtant, avec l'augmentation de l'espérance de vie — et les maladies chroniques ainsi que la perte d'autonomie qui en découlent — l’offre de soins palliatifs va rencontrer une demande accrue dans les années à venir. Récemment, le Centre fédéral d'expertise des soins de santé (KCE), auteur d'un rapport sur la question, rappelle la nécessité de renforcer le personnel et le financement des équipes mobiles en soins palliatifs dans les hôpitaux, mais également ceux des équipes de soutien qu’on appelle "de seconde ligne". Il s’agit d’équipes pluridisciplinaires spécialisées en soins palliatifs qui interviennent au domicile du patient ou dans son lieu de résidence. Elles suggèrent des pistes pour gérer la douleur et la qualité de vie du malade et peuvent apporter un soutien psychologique au patient et à ses proches. Actuellement, il en existe 28 en Belgique , dont 9 en Région wallonne et 3 en Région bruxelloise.
Si l'on creuse davantage, on remarque aussi que la fin de vie ne frappe pas tout le monde de la même manière. L’étude met en évidence des inégalités marquées en fonction de l’âge, du statut socio‑économique, de la situation familiale et du sexe.
Les bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM) décèdent encore moins souvent à domicile et plus fréquemment en MRS ou à l'hôpital Et si leur accès aux soins palliatifs est légèrement supérieur à celui des non‑BIM, cela ne suffit pas à compenser une trajectoire de fin de vie souvent plus institutionnalisée. La situation des personnes vivant seules est encore plus préoccupante : elles auraient deux fois moins de chances de bénéficier de soins palliatifs que celles disposant d’un entourage proche et décéderaient davantage en maison de repos ou à l’hôpital. L’absence d’un proche constitue un facteur déterminant, tant pour le maintien à domicile que pour l’accès à un accompagnement palliatif, souligne l'étude.
Moins visible, l'inégalité de genre est tout aussi frappante. Les femmes ont une probabilité nettement plus élevée que les hommes de décéder hors du domicile. "Il faut interroger la répartition des rôles d’aidants au sein du couple, pointe Elise Derroitte Aujourd’hui encore, ce sont majoritairement les femmes qui accompagnent leur conjoint à domicile. Mais lorsqu’elles se retrouvent à leur tour en fin de vie, l’absence d’aidant proche les conduit plus souvent à finir leurs jours à l’hôpital ou en maison de repos. D'autant que les femmes ont une espérance de vie plus longue."
Selon les estimations du KCE, 26 % de la population aura plus de 65 ans en 2050 et 6 % plus de 85 ans. Face à ce défi démographique, la planification anticipée des soins reste l'un des principaux atouts d'une fin de vie plus apaisée et plus choisie. Lorsque les préférences des personnes sont connues, discutées et intégrées, les hospitalisations évitables diminuent et la qualité de l’accompagnement s’améliore. "La mort reste taboue dans notre société et est un événement largement traité comme un échec médical, alors qu’elle constitue une étape inévitable de la vie", rappelle Elise Derroitte, vice‑présidente de la MC.
Pourtant, les conversations autour de la fin de vie restent trop rares, trop tardives ou trop partielles. Cette difficulté culturelle pèse sur l’ensemble du système de soins et conduit à des décisions prises dans l’urgence, souvent à l’hôpital, faute d’alternatives préparées en amont.
Pour la MC, il est essentiel d’accompagner les initiatives visant à renforcer les connaissances et compétences des prestataires de soins et d’aide concernant la fin de vie et les soins palliatifs. Ces messages doivent être associés à ceux destinés à un public plus large : normaliser la mort, sensibiliser à l’importance des directives anticipées en matière de soins, informer sur la valeur ajoutée des soins palliatifs…
Mourir dignement, rappelle les chercheurs de la mutualité, ne relève pas seulement d’un lieu, mais d’un accompagnement.