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Société

Apprivoiser le premier smartphone

Entre inquiétude et nécessité, l’arrivée du premier smartphone questionne de nombreux parents. À quel moment franchir le pas, et avec quelles règles ?

Publié le: 21 mai 2026

Mis à jour le: 03 juin 2026

Par: Sandrine Cosentino

7 min

Une adolescente et sa maman regardent un écran de smartphone assise sur un fauteuil

Photo: ©AdobeStock

Onze ans, c'est l'âge médian où les jeunes possèdent leur premier téléphone. Selon l'enquête #Génération2024, 59 % des élèves de sixième primaire en utilise déjà un mais pas toujours un smartphone. La bascule numérique s'opère surtout à l'entrée en secondaire : 82 % des élèves déclarent utiliser la 4G. À la fois rite de passage et bouleversement des usages, le premier mobile transforme l'autonomie des jeunes en Belgique. 

Pour la fille de Barbara, ce passage se fait progressivement. Elle a reçu son premier smartphone au troisième trimestre de sa première secondaire. "En début d'année, elle nous contactait avec son Nokia en cas de besoin. Elle effectue les trajets en autonomie entre notre domicile et l'école. Mais, elle était la seule de sa classe à ne pas avoir de smartphone et nous avons finalement accepté qu'elle utilise un modèle plus récent. Pour l'instant, elle n'a pas accès à Google et n'utilise pas d'application en ligne."

Chez Ludovico, ce sont aussi les déplacements vers l'institut qui ont motivé l’achat. "J'aime les nouvelles technologies et c'était important pour moi qu'il puisse disposer d'un appareil performant mais j'ai activé un contrôle parental et bloqué certains sites."

D'autres parents choisissent d'anticiper davantage. Chez Cédric, par exemple, ses fils ont reçu leur premier téléphone connecté en sixième primaire pour se familiariser avec l'outil et garder contact avec leurs amis avant l'entrée en secondaire.

À l’inverse, certains parents choisissent d’attendre que la demande émane du jeune. C'est le cas de Mélanie : "Notre fils n’a utilisé un smartphone qu’au début de deuxième secondaire. Avant, il n’en voyait pas l’utilité. Puis il a ressenti le besoin d’être plus en lien avec ses amis.

Ces expériences illustrent une même réalité, que confirme le neuropsychologue Sébastien Serlet : le passage en secondaire constitue souvent un moment charnière. Mais ce repère reste indicatif : l’âge d’accès dépend avant tout de la maturité de chaque enfant. Elle se manifeste notamment par la capacité du jeune à utiliser un smartphone de manière autonome et responsable.

Besoin d'appartenance

Plus qu’un simple outil, le premier smartphone est devenu un vecteur d'appartenance au groupe. Pour le spécialiste, il répond au besoin central de l’adolescent de construire son identité à travers ses pairs. "À partir de 12 ans, les jeunes recherchent davantage d’autonomie. Ils se distancient progressivement de leurs parents et développent leurs centres d’intérêt au contact de leurs amis. Pour cela, ils ont besoin d’échanger et de rester connectés." 

Cette hyperconnectivité n'est toutefois pas sans conséquences. Contrairement aux générations précédentes, les interactions ne s’arrêtent plus et évoluent en continu. Le smartphone prolonge les dynamiques de groupe — disputes, blagues, tendances — jusque dans la sphère familiale. Un adolescent déconnecté peut ainsi se retrouver, le lendemain, en décalage avec un groupe qui a déjà évolué. Et une interdiction stricte risque de l’isoler socialement. Une inquiétude largement partagée par les parents interrogés, qui redoutent de voir leur enfant "en marge" s’il est privé de ce canal. 

Le spécialiste invite toutefois à ne pas se laisser uniquement guider par cette norme sociale. "Céder à la pression du groupe empêche souvent de poser le cadre le plus adapté pour son enfant. L’essentiel est de dialoguer et de fixer des repères amenés à évoluer."

De la vigilance au contrat de confiance 

Après la question du bon moment, se pose celle du cadre. Si l'objet favorise l'autonomie, il place aussi les familles face à un dilemme : offrir plus de liberté sans basculer dans l'hyperconnexion. 

Dans la pratique, chaque famille utilise sa propre stratégie : approche très progressive chez Barbara, contrôle parental chez Ludovico et Cédric… Tous s’accordent toutefois sur un point : la communication reste la clé d’une transition réussie. Et ce n'est pas le psychologue qui va les contredire. "Je ne suis pas favorable à une surveillance cachée, qui fragilise la relation, mais à un contrôle assumé et expliqué." 

"Chez nous, la règle a toujours été claire, nous avons un droit de regard sur le téléphone des garçons, affirme Cédric. Nous leur avons expliqué les risques, non pour les surveiller mais pour les accompagner." Car certains groupes sur Snapchat, WhatsApp ou d’autres réseaux, créés pour s’entraider, peuvent vite dériver vers des échanges agressifs. Le deuxième fils de Cédric en a fait l'expérience. "Grâce au dialogue et à la confiance, il nous en a parlé. Nous avons pu intervenir rapidement avec l'école."

Chez Ludovico, son fils ainé a réussi à contourner le contrôle parental après plusieurs mois d'utilisation. "J'étais attristé d'être en conflit avec lui pour un téléphone. Nous avons rediscuté des règles, et il a compris qu’elles n’étaient pas là pour le sanctionner. Le smartphone n’est pas un jouet." 

Défis face à la santé

Au-delà des enjeux éducatifs et relationnels, ces usages ont également des répercussions concrètes sur la santé des adolescents. Il capte fortement l’attention via des algorithmes conçus pour retenir l’utilisateur. Chez des jeunes en construction, dont le cerveau est encore en développement et moins résistant à ces sollicitations que celui des adultes, cela peut freiner l’apprentissage de l’effort et de la patience, observe le psychologue. 

Certains parents en constatent les effets très concrets : "si mon fils ouvre TikTok, il va regarder passivement des vidéos sans s’en rendre compte", témoigne Ludovico. Le spécialiste situe l’acquisition du discernement autour de 13 ans : la capacité à distinguer le virtuel du réel et à mesurer les conséquences de ses actes. Sans ce recul, l’adolescent peut se laisser entraîner ou suivre une tendance, davantage pour se conformer au groupe que par réelle adhésion. 

L’usage en soirée est particulièrement problématique. Consulter son téléphone avant de dormir retarde l’endormissement et altère la qualité du sommeil : la lumière bleue freine la sécrétion de mélatonine, tandis que les contenus stimulants et les notifications perturbent les cycles nocturnes. Cette difficulté à déconnecter est également relevée par les parents, qui observent chez leurs enfants un besoin de rester joignables en permanence. 

Le smartphone peut soutenir les apprentissages, mais ses sollicitations constantes dispersent l’attention et nuisent à la mémorisation.

Pas de recette miracle

Face à ces constats, les familles cherchent comment agir concrètement. Comme le rappelle Sébastien Serlet, l’enjeu n’est pas tant de savoir quand céder que de construire un cadre évolutif, en ouvrant progressivement les usages plutôt que de devoir tout restreindre après coup. 

Quelques repères se dégagent, en tenant compte des spécificités de chaque enfant. 

  • Pas de smartphone dans la chambre la nuit. Cela évite que les notifications et la lumière bleue ne perturbent le sommeil. Et pour se réveiller, un simple réveil suffit ! 
  • Le temps d’écran s'ajuste selon l’âge, l’usage et les périodes, avec davantage de souplesse pendant les vacances, sans perdre l’équilibre. 
  • En cas de séparation parentale, la cohérence des règles est essentielle pour maintenir des repères stables. 
  • L’accès aux réseaux sociaux doit se faire progressivement, en commençant par des outils simples, avec un apprentissage du respect de la vie privée et du droit à l’image : rien ne se publie sans accord. 
  • Instaurer des moments sans écrans pour tous reste indispensable. Les adultes jouent ici un rôle clé : leur exemplarité conditionne la crédibilité du cadre.
  • En cas de mésusage, mieux vaut privilégier le dialogue et l’ajustement plutôt que la sanction. Faire du smartphone une récompense ou une punition lui donne une place excessive. 

L’objectif du cadre reste de préserver la confiance, pour que l’enfant ose parler s’il rencontre un problème en ligne. 

Plus qu’un simple objet, le smartphone devient alors un outil d’apprentissage — à condition d’être accompagné.

Brochure "Garder la main sans perdre le lien"

La brochure éditée par la MC propose une méthodologie concrète pour apaiser les tensions liées aux écrans. La charte familiale digitale est un document co-construit entre parents et enfants.

Comment construire votre charte ? 

1. Temps entre parents : aligner vos attentes et questionner vos propres habitudes.

2. Discussion en famille : un moment convivial où l'enfant partage ses besoins, mais où les adultes restent responsables des règles.

3. Définir trois types de temps :

  • Temps obligatoire : le smartphone est un outil de recherche (école, devoirs).
  • Temps négocié : l'usage se discute ensemble (repas, vie de famille).
  • Temps libre : chacun est libre dans le respect du cadre défini (intérêts personnels).

Ne visez pas la perfection, mais l'équilibre. Revoyez la charte régulièrement pour l'adapter à l'évolution de la maturité de votre enfant.