Prévention

La riposte des blouses blanches 2.0

Face à la déferlante d'intox en santé, des médecins influenceurs ont investi les réseaux sociaux. À coup de "debunks", d'humour et de vidéos, ils défendent l’info crédible sur Facebook, Instagram ou TikTok.  

Publié le: 26 mars 2026

Mis à jour le: 31 mars 2026

Par: Soraya Soussi

7 min

Une médecin s'enregistre devant son téléphone

Photo : ©AdobeStock//

"Un problème de sommeil ? Mets un scotch sur la bouche." "Un bouton dérangeant au visage ? Applique de l'eau de javel". "La chimiothérapie est trop lourde ? Remplace-la par du jus d'ail", 

Les intox sur les réseaux mettent à risque la santé de millions d'utilisateurs. Face à cette désinformation massivement consommée en ligne, une nouvelle génération de médecins investit l’arène numérique. À coups de "reels", "shorts", "mèmes" ou de "deepfakes", ces professionnels de santé — seuls ou en collectif — troquent parfois leur blouse contre le rôle de communicants pour informer et corriger les fausses idées. "Il faut occuper le terrain plutôt que le laisser à ceux qui diffusent des contenus erronés", défend le gynécologue Olivier Marpeau, créateur du compte "mon.gyneco" suivi par plus d'un million d’abonnés. Certains appellent toutefois à la prudence, pointant les risques de simplification excessive, d’écarts déontologiques ou encore de problèmes de protection des données. 

Du stéthoscope au "reel" 

En effet, il ne suffit pas de poster une vidéo pour attirer l'attention des internautes. "Si on est sur ces plateformes mais qu’on produit un contenu qui n’attire pas l’attention, on rate notre objectif", insiste Marie Bonneau, présidente de ReAGJIR, le syndicat français de jeunes médecins généralistes. Le premier collectif de médecins influenceurs à s’être rassembler pour contrer les intox. En effet, l’algorithme ne récompense pas la vérité scientifique. Il valorise l’engagement — ce qui se partage ou suscite des réactions. Pour exister et être vus sur ces plateformes, les médecins doivent apprendre à manier des nouveaux codes : "hooks" (accroches), "reels" rythmés, sous-titres, humour, etc.  

"Au début, je publiais mes vidéos sans soigner la forme. De fait, mon compte Instagram ne décollait pas", admet Clémence Al Wardi, docteure en épigénétique du cancer et créatrice du compte "Dr_Clemy". Aidée par un ami spécialiste du digital, elle a appris à mieux capter l’attention. Depuis deux ans, elle sensibilise sa communauté aux questions liées au cancer, en utilisant des accroches légères, pleines d'humour pour faire passer des messages plus sérieux. 

En France, ReAGJIR a monté une campagne sur TikTok pour alerter les jeunes sur les dangers des faux conseils santé. Sur leur compte "Healthbuster", une dizaine de vidéos démontent des "fake news" partagée par des influenceurs auto-proclamés "experts en santé". Pour eux, il ne s’agit pas seulement de répondre à une rumeur, mais de briser une viralité qui privilégie souvent l’émotion à l’exactitude. "Aujourd'hui, notre objectif c'est surtout de faire du "prebunk" : apprendre aux gens à reconnaître l’information et la désinformation", précise Marie Bonneau du syndicat. 

C'est dans cet esprit qu'Olivier Marpeau, gynécologue français opère depuis ses comptes sur les différents réseaux (Facebook, Instagram et TikTok). Il ne "débunke" pas systématiquement mais préfère informer grâce à des petites capsules vidéo bien léchées. "L’humour est un outil très puissant pour faire passer un message scientifique. Les gens sont beaucoup plus réceptifs quand ils ont l’impression d’apprendre quelque chose tout en se divertissant."  Son succès, il le doit notamment à "la question de ma meuf", une chronique qui sert d'accroche pour aborder des thèmes très sérieux autour de la santé sexuelle des femmes comme l'endométriose, le vaccin contre le papillomavirus, le fonctionnement et les effets des règles, etc.  

Un pari gagnant mais… 

"Plus les gens en savent sur leur santé, mieux ils peuvent la gérer", répète Olivier Marpeau. Le gynécologue français en est convaincu : sur les réseaux sociaux, son éthique et sa déontologie font circuler une information fiable, essentielle pour prendre soin de soi. 

Clémence Al Wardi partage cette conviction. Les réseaux deviennent pour elle un outil de prévention et d'éducation à la santé. "Des anciens patients m’ont demandé si le venin d’abeille pouvait remplacer leur chimiothérapie. J’ai pu répondre directement et tourner une vidéo pour démentir cette idée fausse", raconte-t-elle. 

Pour Marie Bonneau, internet ou les réseaux sociaux ne remplacent pas le médecin, mais ils ouvrent un dialogue. "Les patients arrivent souvent en disant : ‘J’ai vu ça en ligne…’. Plutôt que de les réprimander, je préfère en parler. Ce qu’ils trouvent est générique ; mon rôle est de le relier à leur situation." 

Vulgariser l'information permet aussi de la rendre accessible. Sur les réseaux, plus de jargon, plus de distance causée par les tabous ou la sacralisation de la fonction : grâce aux algorithmes, la santé devient un sujet captivant, qui attire l’attention et invite à en parler. 

… aussi contraignant 

Si les "reels" ou "shorts" semble être réalisés avec facilité, il faut souvent plusieurs heures, voire des jours de préparation — lecture de publications scientifiques, vérification des sources, écriture de scripts — pour rester rigoureux sans être ennuyeux. Marie Bonneau de ReAGJIR prévient : "La production vidéo est un métier à part entière. Et les médecins sont déjà très occupés par le soin. C’est une quantité de travail supplémentaire qu’on ne peut pas porter seuls. Informer est un métier en soi. C'est le boulot des journalistes de faire appel aux bons experts et de transmettre un message construit, attirant et visible au public. "  

Une majorité de praticiens ne se sent ni compétente ni disposée à jouer au créateur de contenu. "On ne peut pas passer notre temps à contrecarrer chaque intox qui circule, relève Marie Bonneau. Le débunk, c’est comme le jeu de la taupe : on en tape une, trois autres sortent." 

"En Belgique, on manque de synergie entre 'médecins influenceurs'. Si on se rassemblait, on pourrait se partager la tâche ou penser à une stratégie commune pour mieux faire passer nos messages", avance Clémence Al Wardy. Dans tous les cas, cela demande du temps, de l’énergie et un intérêt pour la communication numérique.  

Éviter le far west médico-digital 

Qui dit "blouse blanche" ne dit pas forcément “omniscience”. Chez nous, la charte de l’Ordre des médecins, insiste sur la déontologie : toute information diffusée doit être objective, claire, vérifiable et ne jamais se substituer à une consultation. L’enjeu est d’autant plus important quand on sait que certains usent de leur statut pour vendre ou parler d’un médicament ou produit. Or, cette démarche commerciale est strictement interdite.  

Dans cet esprit, le Conseil national de l'Ordre des médecins en France a lancé en 2025 et en collaboration avec YouTube et des médecins influenceurs, une charte spécifique pour la création de contenus digitaux par les médecins. Elle leur impose transparence et prudence dans les collaborations et les messages. 

À l’ère des réseaux, la médecine et les informations en santé ne se résument plus au face à face traditionnel. Elles s’inscrivent dans des fils d’actualité, des vidéos, des discussions publiques sur les plateformes. Cette transformation oblige à repenser la manière dont l’information scientifique circule et à protéger les utilisateurs… que ce soit en consultation ou sur Instagram.