Soins de santé
Le cerveau n’est pas un muscle, mais la mémoire, elle, s’entraîne — qu’il s’agisse d’apprendre une table de multiplication en inventant une histoire ou de lutter contre les effets du vieillissement.
Publié le: 25 mars 2026
Par: Clotilde de Gastines
5 min
Photo: Photo: ©AdobeStock// Les jeux de société permettent de s’inscrire dans une dynamique d’apprentissage collective et enthousiasmante.
Le 9 monte l’échelle du plongeoir en forme de 7, en plongeant la tête la première dans le bassin, il se retourne pour devenir un 6, mais il s’est cogné et une bosse en forme de 3 lui pousse sur la tête. Par conséquent 9 multiplié par 7 est égal à 63. Bien loin des tables de multiplication récitées en chœur machinalement, qui peut en marquer certains, cette histoire imagée et ludique va mieux s’ancrer chez d'autres.
Plusieurs régions cérébrales sont impliquées dans la création et la consolidation des souvenirs. L’hippocampe joue le rôle d’aiguilleur : il transmet les informations au cortex-préfrontal, siège de la mémoire de travail — autrement appelée "de court-terme". C’est le circuit habituel. En cas de choc ou d’événement traumatique, l’amygdale va faire disjoncter le circuit cérébral et la mémoire traumatique se stockera de manière anarchique dans l’hippocampe.
Les capacités de mémorisation se développent dès l’enfance, elles prennent des formes différentes pour constituer des réseaux de mémoires qui se superposent. La mémoire sémantique : les mots, les lieux, les gestes, les concepts, s’enrichit continuellement grâce à l’expérience, l’éducation et les interactions sociales. En parallèle, se développe la mémoire implicite. Encodée dans le cervelet, elle anime les gestes du quotidien de manière automatique : porter la cuillère à la bouche, enfiler son t-shirt, faire du vélo. Elle est particulièrement résistante, même en cas de déclin cognitif ou de démence.
Vers 7 ans apparaît la mémoire épisodique, qu’on peut qualifier de "biographique", soit la capacité à se souvenir d’événements personnels : un repas entre amis, un voyage, un examen. Elle évolue au cours de la vie, peut être influencée par les émotions et est particulièrement sensible à l’oubli ou à la déformation.
Le cerveau retient mieux ce qu’il comprend. Chacun a sa méthode de prédilection pour encoder une information : par exemple, combiner verbal et visuel (cartes mentales, schémas, histoires). Et ces moyens mnémotechniques ont fait leurs preuves : la mémorisation fonctionne très bien quand elle se fait par association. Ainsi plus une information peut se raccrocher à des connaissances anciennes, plus la trace mnésique sera solide. Et deux traces combinées valent mieux qu’une pour rendre le souvenir plus résistant.
Utilisée depuis la Grèce antique, la technique du palais mental consiste à imaginer une série de mot aléatoire dans une pièce de sa maison : chat près de la cheminée, valise au grenier, chapeau à l’entrée. Revisiter l’espace intérieur permet de reconvoquer l’information plus facilement.
"La formation de la mémoire fonctionne selon un système rapide et plastique, mais pour conserver ces souvenirs, ils doivent être transmis à d'autres systèmes plus lents et plus durables ", explique Mickaël Laisney, neuroscientifique français dans le podcast Comment fonctionne votre mémoire diffusé par France Culture.
Et pour cela, rien de tel que l’implication personnelle. Nous retenons aussi mieux ce qui nous concerne. "Lorsque les mots font référence à soi, davantage de régions cérébrales s’activent, notamment le cortex préfrontal médian, lié à l’identité", précise le chercheur. On mémorise aussi plus aisément ce que l’on expérimente dans le réel, car l’engagement moteur renforce la trace.
Mickaël Laisney, neuroscientifique
Avec la montée en puissance de l’utilisation de l’intelligence artificielle, certains n’imaginent plus écrire un email sans passer par ChatGPT ou CoPilot. En décembre dernier, une étude du MIT Media Lab, largement médiatisée, a suggéré que le recours à l’IA pouvait réduire l’activité cérébrale et les capacités de mémorisation active des utilisateurs. Les chercheurs évoquent le risque de contracter une "dette cognitive", si on prend trop l’habitude de déléguer son raisonnement et la structuration de sa pensée à la machine.
Cependant, comme le soulignent d’autres experts interrogés dans le podcast : "Est-ce que l’IA nous rend idiots ?" du Guardian, cette baisse d’activité ne signifie pas une perte irréversible de mémoire. Elle traduit surtout une diminution de l’effort de traitement, et donc un encodage plus superficiel si l’utilisateur adopte une posture passive. En revanche, si l’utilisateur discute, critique, reformule ou restructure la production de l’IA, la consolidation mnésique a bien lieu.
Avec l’avancée en âge, l’enjeu est de maintenir les connexions existantes et d’en créer de nouvelles par des activités stimulantes, variées et régulières. Le déclin cognitif n’est pas uniforme. Le rétrécissement de l’hippocampe peut commencer dès la cinquantaine, pour d’autres, ce phénomène n’est visible qu’autour de 70 ans.
Plusieurs études récentes indiquent qu'une activité sociale fréquente peut réduire le risque de démence de 38 % et celui de déclin cognitif léger de 21 %. Le maintien de liens sociaux va permettre de maintenir les capacités cognitives et compenser les effets du vieillissement. Une conversation mobilise en effet plusieurs fonctions cognitives qui nécessite de réactiver sa mémoire et pair avec l'audition, la vision, l'attention et le langage. Lors des interactions, le cerveau va produire une protéine (BDNF), qui favorise la plasticité synaptique et la santé des neurones.
Les jeux de société permettent aussi de s’inscrire dans une dynamique d’apprentissage collective et enthousiasmante. "De nombreux jeux reposent sur des mécanismes mémoriels, en particulier les jeux de réflexion – ou Smart Games – qui sollicitent mémoire, logique et attention", confirme Quentin Daspremont, ludo-pédagogue et fondateur de Ludo-social.
Parmi les classiques efficaces qui réactivent la mémoire sémantique, on retrouve le scrabble, les échecs, les memory ou les mots croisés. Avec, Timeline, les joueurs ont pour mission de replacer des événements historiques sur une frise chronologique et peuvent réviser ou découvrir des faits historiques. Une série de jeux coopératifs, tels que le très populaire Time's Up (et ses équivalents : La Fiesta de Los Muertos, Panic Island, Order Overload) mobilisent différents systèmes de mémoire en simultané : mémoire sémantique (connaissances générales), mémoire de travail (trouver vite), mémoire épisodique (indices déjà donnés). Une gamme de Jeux Access+ est même conçue pour les personnes vivant avec des troubles cognitifs.