Chaleur extrême et précarité augmentent le risque de prématurité
Pour la première fois en Belgique, une étude montre comment prématurité, vagues de chaleur et précarité se combinent selon les communes, révélant des inégalités territoriales.
Publié le: 31 juillet 2026
Par: Joëlle Delvaux
7 min
Photo: © AdobeStock//Le risque de naissance prématurée augmente de 26 % pendant les vagues de chaleur.
Les périodes de canicule que nous subissons sont éprouvantes, en particulier pour les femmes en fin de grossesse. Bien plus qu'un inconfort, l'exposition aux chaleurs extrêmes peut déclencher un accouchement prématuré – c’est-à-dire avant 37 semaines de gestation (voir encadré ci-après). Or, la prématurité – 9,3 naissances sur 100 en 2022 en Belgique – reste un enjeu majeur de santé publique. Elle représente la première cause de mortalité chez les moins de 5 ans dans le monde. Par ailleurs, les enfants nés prématurément sont exposés à des complications de santé qui peuvent les affecter toute leur vie et engendrer de la détresse pour les familles. Cela représente aussi un coût important pour le système de santé.
Une approche croisée et cartographiée
Les inégalités sociales jouent un rôle majeur à travers les conditions de vie, de travail et de logement : la prématurité touche davantage les populations les plus vulnérables. "Malgré de nombreux facteurs de risque identifiés (médicaux, physiologiques, sociaux, environnementaux), le mécanisme qui mène à la naissance prématurée reste partiellement inexpliqué dans une majorité des cas", explique Simon Elst, chercheur à l’École de santé publique de l’ULB.
Plus récemment, des recherches se sont intéressées aux répercussions du réchauffement climatique sur la santé. Ainsi plusieurs méta-analyses montrent une augmentation du risque de naissance prématurée de 4 % par degré Celsius supplémentaire d'exposition à la chaleur et de 26 % pendant les vagues de chaleur.
Pour son travail de fin d'études de master en sciences de la santé publique à l'ULB ("Naissances prématurées, chaleur extrême et inégalités sociales en Belgique : une analyse spatiale à l’échelle des communes", juin 2025), Simon Elst a essayé de comprendre comment précarité et chaleur extrême s’articulent afin d’identifier les communes cumulant ces facteurs à des taux élevés de prématurité. Son analyse s’appuie sur un vaste ensemble de données environnementales, climatiques, socio-économiques et sanitaires, recueillies entre 2011 et 2022 auprès de sources officielles telles que Statbel, l’Institut royal météorologique ou Sciensano.
Le choix de l’échelle communale n’est pas anodin. "La commune dispose de pouvoirs décisionnels et de leviers opérationnels importants pour mener des politiques locales de prévention”, précise le jeune chercheur qui reconnaît que les réalités peuvent varier au sein même d'une commune, selon les quartiers et les populations concernées.
Bien plus qu'un inconfort, l'exposition aux chaleurs extrêmes peut déclencher un accouchement prématuré
Quatre profils de vulnérabilité
Au terme de son mémoire, Simon Elst avait identifié trois grands profils de vulnérabilité. Soucieux d’obtenir des résultats plus robustes et directement exploitables, il a poursuivi sa recherche et affiné plusieurs variables environnementales. Sa nouvelle cartographie fait apparaître quatre profils, dessinant une géographie contrastée de la prématurité en Belgique.
Premier profil : les communes de l’ancien sillon industriel et les grands centres urbains.
Ces territoires cumulent les difficultés. Le taux de prématurité y est élevé, tout comme l’exposition aux fortes chaleurs, favorisée en milieu urbain par une faible végétalisation et un important effet d’îlots de chaleur. La précarité sociale y est également plus marquée que dans le reste du pays.
Deuxième profil : la Campine.
Les communes de cette région, connue pour sa couverture végétale moins protectrice et ses sols sablonneux, présentent, elles aussi, des taux de prématurité relativement importants et une exposition élevée aux chaleurs extrêmes. En revanche, leur niveau de précarité est globalement faible, ce qui conforte l’idée que les facteurs environnementaux peuvent jouer un rôle important, même dans des contextes socio-économiques plus favorables.
Troisième profil : la moitié nord du pays, à l’exception de la Campine mais en incluant le nord du Hainaut.
Cette zone se caractérise par des taux de prématurité relativement bas, une exposition modérée à la chaleur et un niveau socio-économique plutôt favorable.
Enfin, le quatrième profil correspond au sud du pays, principalement l’Ardenne.
Les taux de prématurité y sont faibles, tout comme l’exposition aux vagues de chaleur. L’importante couverture forestière, connue pour réguler la température, semble y jouer un rôle protecteur, tandis que le niveau de précarité se situe dans une zone intermédiaire.
La situation en Région bruxelloise se retrouve partagée entre deux profils, avec, grosso modo, les communes du nord-ouest, que l'on pourrait classer parmi les plus vulnérables (profil 1), et celles du sud-est, qui le sont moins (profil 3).
Ces résultats illustrent comment les vulnérabilités sociales et environnementales se cumulent. "Les vagues de chaleur extrême et la précarité sociale aggravent significativement le risque de naissances prématurées", martèle Simon Elst. Les habitants des territoires industriels et urbains les plus défavorisés subissent ainsi une forme de "double peine". Plus exposés à la chaleur et à la pollution atmosphérique, ils disposent aussi de moins de ressources pour s’en prémunir, qu’il s’agisse de la qualité du logement, de l’accès à des espaces de fraîcheur ou de la possibilité d'adapter leur mode de vie en période caniculaire.
Les habitants des territoires industriels et urbains les plus défavorisés subissent ainsi une forme de "double peine"
Le réchauffement climatique, accélérateur d'inégalités
"Les épisodes de chaleur extrême vont devenir plus fréquents, plus longs et plus intenses", avertit Simon Elst qui plaide pour la poursuite des recherches sur les vulnérabilités sociales et environnementales afin de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre. Lui-même poursuit ses travaux sur l’articulation territoriale entre vagues de chaleur et précarité, en s’intéressant cette fois à leur impact sur les jeunes enfants.
Les projections climatiques sont particulièrement alarmantes. Selon les scénarios envisagés à l’horizon 2085, la température moyenne estivale pourrait augmenter d’environ 2°C dans l’hypothèse la plus optimiste jusqu’à 5,5°C dans la plus pessimiste. Or, la cartographie réalisée par le chercheur montre que les territoires les plus exposés aujourd’hui devraient rester les plus vulnérables demain. Sans intervention ciblée, les inégalités observées en matière de santé périnatale pourraient donc non seulement perdurer, mais également se creuser.
Face à cette menace, des mesures sont à prendre dès à présent. À court terme, Simon Elst estime indispensable d'adapter la prise en charge des femmes enceintes lors des épisodes caniculaires. Cela passe notamment par leur reconnaissance explicite comme population vulnérable dans les plans chaleur, un renforcement de l'accès aux soins périnataux pour les femmes les plus précarisées, un équipement adéquat des maternités et services de périnatalité pour faire face aux fortes températures, ainsi que des mesures de protection spécifiques dans le monde du travail.
Mais pour le chercheur, la réponse ne peut être uniquement sanitaire. La prématurité est l'une des manifestations d'enjeux plus larges qui touchent à la justice sociale, à l'environnement, à l'aménagement du territoire… Il faut donc agir simultanément sur plusieurs leviers : améliorer les conditions de vie des populations les plus vulnérables, lutter contre les inégalités sociales de santé, végétaliser davantage les espaces urbains et ruraux, améliorer la qualité des logements, limiter les émissions responsables des pollutions et du réchauffement climatique. Une approche transversale qui apparaît d'autant plus urgente que cette problématique devrait s'intensifier au cours des prochaines décennies.
À court terme, il est indispensable d'adapter la prise en charge des femmes enceintes lors des épisodes caniculaires.
Chaleur extrême et prématurité : quels liens ?
Plusieurs mécanismes biologiques et physiologiques sont suggérés :
- Réactions cardio-vasculaires : L'élévation de la température corporelle de la mère et de son rythme cardiaque peut s’accompagner d’une tachycardie fœtale et de contractions utérines.
- Déshydratation : Elle pourrait être un facteur déclenchant de contractions prématurées.
- Modifications hormonales : Le stress thermique peut entraîner une réduction du débit sanguin vers le placenta et contribuer à la libération d'hormones comme les prostaglandines et l’oxytocine, impliquées dans le déclenchement des contractions et du travail.
Ces mécanismes se cumulent à d’autres, indépendants de la grossesse :
- Difficulté à abaisser la température corporelle lorsque l’air est humide (transpiration moins efficace).
- Températures nocturnes élevées qui nuisent à la qualité du sommeil et augmentent la fatigue et le stress.