Santé publique

Logement et santé mentale : quand l'habitat influence le bien-être

Loyers et factures élevés, nuisances sonores, tensions entre voisins… Les conditions de logement dans lesquelles nous vivons au quotidien exercent une réelle influence sur notre bien-être. Démonstration au sein de la cité Vandeuren à Bruxelles. 
 

Publié le: 27 août 2026

Mis à jour le: 27 août 2026

Par: Soraya Soussi

7 min

Deux habitantes de la cité posent dans la cour intérieure de logement sociaux rénovés.

Photo : ©Soraya Soussi // Andrea (à gauche), concierge à la Cité Vandeuren, est une personne de référence pour les habitants comme Lucette (à droite). Elle garantit le respect des règles de la cité.

Un logement n’est pas qu’un simple toit. Il est aussi un lieu intime, un espace où se construire en tant que personne. Jean Furtos, psychiatre rappelle : "L’homme habite, et ainsi il prend place parmi les humains. Pour cela, il lui faut un lieu où inscrire son corps, sa subjectivité, son histoire, sa citoyenneté. Habiter, c’est mettre de soi en un lieu, ce qui est fort différent d’être logé." 

Rénovation de logements sociaux

Petite, je fréquentais des amies qui vivaient dans la cité Vandeuren à Ixelles, commune du sud de Bruxelles. Leur appartement était sombre et sentait le moisi. On entendait les voisins crier sans arrêt à travers les murs. Quand j'y suis retournée pour cet article, je n'ai pas reconnu les lieux. Tout était neuf, bien isolé et incroyablement calme. Dans l’un des îlots, la cour bétonnée s'est transformée en jardin moderne et verdoyant.  

En tout, 7 bâtiments et 132 logements ont été rénovés. Le projet mené par phases a duré près de dix ans et s'est finalisé en 2025. Son coût : près de 30 millions d'euros. Une initiative rare dans le paysage des parcs immobiliers sociaux. "Il a fallu tout détruire pour tout reprendre. Impossible de faire autrement", explique Céline Sabath, responsable du projet chez Binhôme. Grâce à des financements publics, notamment européens, la société immobilière bruxelloise de service public a pu transformer en profondeur ce patrimoine des années 20, tout en gardant les loyers accessibles.  

Derrière ce chantier, un enjeu émerge : celui de la santé mentale des habitants. Toitures végétalisées, isolation thermique et énergétique, gestion durable des eaux, espaces verts, etc. Autant d'aménagements durables qui ont des effets sur le bien-être des nouveaux locataires. "Les gens sont globalement contents de vivre ici, même si tout n'est pas parfait", rend compte Khouraïchi Tiam, responsable du service social à Ixelles. Par ailleurs, des logements mieux isolés, ce sont aussi des factures de chauffage réduites. "Le loyer abordable et des factures payables, c’est déjà un stress en moins." 

"La santé mentale n’était pas un critère dans l'appel à projet, au départ", admet la responsable chez Binhôme. Mais aujourd’hui, le lien entre qualité des espaces, accessibilités financières et bien-être des habitants s’impose de plus en plus dans nos réflexions.

La qualité de l'habitat joue sur la santé mentale

Pendant treize ans, Mélas a vécu dans un autre logement social qu’elle décrit comme "bruyant", "sale", et marqué par des tensions de voisinage constantes. "J’ai fait une véritable dépression à cause des conditions dans lesquelles je vivais". Pour Julie Delbascourt, sociologue et chargée de projet au Crésam, centre de référence en santé mentale en Wallonie, le lien entre logement et bien-être est fondamental. "Le logement est un déterminant social majeur de la santé mentale. Il peut être un facteur de protection, mais aussi de risque."  

Un an après son emménagement à la cité de logements sociaux Vandeuren, Mélas ne sent plus dépressive. Elle "respire" et "revit", clame-t-elle !  "C'est calme, c'est propre. La concierge est super — c'est essentiel ! Et puis, tout est beau ici". Vivre dans un espace esthétiquement à son goût a toute son importance puisqu’il peut avoir un effet sur le bien-être, confirme Julie Delbascourt du Crésam.  

"Le logement répond à des enjeux identitaires. C’est le prolongement de soi : on y décore, on y reçoit, on y reprend un certain contrôle sur son quotidien. Quand cet espace est dégradé ou menaçant, c’est toute la stabilité personnelle qui peut vaciller", résume la sociologue. 

Nuisances sonores et voisinage : quel impact sur la santé mentale ?

À Vandeuren, plusieurs habitants louent le calme qui y règne. Lucette, 84 ans, y vit depuis un an. Avant cela, elle a loué un appartement dans un autre bâtiment social durant 48 ans ! "Ils allaient faire des travaux pendant deux ans.  Je n'allais pas supporter cela." La perspective du bruit a suffi à la faire déménager après une demi-vie passée au même endroit ! "C’est tranquille ici. Ça apaise les esprits."  

Dans les anciens logements de la cité, le vacarme permanent amplifiait les tensions. "C'est un aspect auquel on n'avait pas pensé lors des premières phases de rénovation, admet Céline Sabath de Binhôme. Dans un des îlots rénovés, une cour fraichement bétonnée avait généré tant de nuisances sonores que les responsables avaient dû en restreindre l'accès. "Entendre ses voisins en permanence peut devenir insupportable ", reconnaît la responsable du projet. Lors de la deuxième phase de rénovation, nous avons abandonné le béton et fait construire un jardin à la place." 

La pollution sonore, au quotidien, devient source d’irritabilité, de conflits et parfois même de troubles anxieux. "Pour les personnes qui ont déjà des troubles au niveau de la santé mentale, le bruit peut amplifier les états. L'utilisation du jardin central a dû être revue. On a interdit aux habitants de jouer aux ballons, par exemple, précise Khouraïchi Tiam, responsable du service social à Ixelles. On essaie de développer d'autres activités ou d'occuper d'autres espaces communs pour les activités collectives."  

Choisir les liens sociaux dans le voisinage

Les contacts ne sont pas toujours souhaités par les habitants. "On se dit bonjour, mais c’est tout et c'est très bien comme ça", affirme Mélas. Lucette ajoute : "Il y a de l’entraide, mais ce ne sont pas des amis et ça ne doit pas forcément l'être."  

Dans ces logements, la proximité est souvent subie. "Les locataires ne choisissent pas toujours où ils vivent", rappelle Khouraïchi Tiam. Les profils sont variés, parfois fragilisés, par des problématiques sociales ou de santé mentale importantes. Dans ce contexte, les espaces partagés peuvent vite devenir source de conflits : bruit, occupation de l’espace, différences de modes de vie. "Ces espaces peuvent autant créer du lien que générer des tensions ", poursuit le responsable social. 

D'autres, comme Fatima, habitante de Vandeuren et membre du syndicat de la cité, encourage les voisins à se rencontrer. "Il y a des familles isolées ou des personnes seules qui ont besoin de lien sociaux. On organise des petites festivités au sein de la cité et qui veut vient. Les bâtiments sont encore récents et les habitants aussi, donc il faudra peut-être du temps avant qu'une dynamique se crée", espère-t-elle. 

Logement social : un enjeu de santé publique

S'il est construit, rénové durablement et pensé à partir des réalités des habitants, l'immobilier social pourrait devenir à la fois une réponse à la pénurie de logements accessibles financièrement et un outil puissant en matière de santé publique, notamment pour la santé mentale. 

Toutefois, il ne suffit pas toujours à compenser la précarité, les problèmes de santé ou l’isolement. Un chantier aussi ambitieux soit-il ne peut résoudre tous les risques de santé des habitants. "Le logement ne peut pas être pensé seul, nuance Julie Delbascourt. Il s’inscrit dans un ensemble de facteurs sociaux, économiques, environnementaux et relationnels qui influent sur la santé mentale des individus. Et ceci est universel !"