Environnement

A la maison, l'inégalité au berceau

Dès la naissance, les conditions de logement influencent profondément le bien-être et la santé des enfants. La Belgique fait trop peu pour réduire la précarité, alors qu’elle s’y est engagée dans le cadre de la Garantie européenne pour l’enfance.

Publié le: 27 août 2026

Mis à jour le: 27 août 2026

Par: Clotilde de Gastines

7 min

un enfant essaie de se concentrer à sa table de travail

Photo: © AdobeStock // Le fait d'avoir une chambre à soi ou ne serait-ce qu'un bureau pour faire ses devoirs favorise le bien-être de l'enfant

Pour l’enfant, la “maison” est une enveloppe et un ancrage dès le début de sa vie. Le bébé a besoin de latitude pour dormir, jouer, apprendre à marcher, crier. Par conséquent, le logement a un impact sur la santé de l'enfant, que ce soit en raison de l'espace disponible, de la qualité de l'air qu'il respire, de la température qu’il ressent, des bruits qu'il entend ou de la possibilité d’avoir du répit ou du silence et, plus tard, de l’intimité. 

Difficile, dès lors, de grandir en toute sérénité dans un appartement fort encombré. Les sage-femmes, infirmières et assistantes sociales de l’Office de la naissance et de l'enfance (ONE) abordent toutes, à des degrés divers, la question du logement – notamment lorsqu’elles interviennent à domicile. Connues du grand public sous l’acronyme de PEP’s pour “partenaire parents-enfants”, elles assurent un service universel de base gratuit. Elles font le point sur les besoins de la famille, prodiguent des conseils et, si nécessaire, orientent vers des espaces verts, une maison de quartier, un accueil temps libre, un kiné, ou un centre de santé mentale.

Surface rime avec sécurité physique

En tant que médecin pour l’ONE, on adresse parfois des lettres pour que des parents puissent accéder à des logements plus adaptés à leurs besoins. Dans un logement exigu ou surpeuplé, les risques d’accidents domestiques sont plus élevés, et le développement psychomoteur de l’enfant peut prendre du retard", explique la pédiatre Thérèse Sonck.

Un logement de mauvaise qualité et surpeuplé impacte le sommeil de l’enfant, accroît sa nervosité et attise les tensions dans les fratries. “Tout est imbriqué, décrit Anne-Françoise Janssen psychologue de formation qui travaille au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP). Si l’enfant fait une colère, on est content d'avoir un moment pour soi dans une pièce fermée. Mais si les parents sont déjà en flux tendu, cela peut renforcer les tensions au sein de la famille.”

Au-delà de la surface habitable, la qualité du bâti et les conditions d’occupation jouent aussi un rôle déterminant dans la sécurité physique de l’enfant, que ce soit pour limiter les risques d’accidents ou d’intoxications (au plomb notamment). L’humidité et les moisissures - présentes dans ou qui touchent 22 % des logements à Bruxelles, 17 % en Wallonie et 12 % en Flandre, selon l'Iweps - peuvent provoquer de l'eczéma, de l'asthme ou des rhinites à répétition, voire des pneumonies aiguës. 

“Les allergies sont en recrudescence en raison d’une combinaison entre les allergènes (acariens, poussières,...), polluants intérieurs (produits nettoyants, bougies) et extérieurs (pollen, particules fines, diesel)”, précise la Dre Thérèse Sonck. Lors des consultations à domicile, la conseillère PEP’s propose à la famille d’analyser les données invisibles de son logement, en particulier l'humidité et la concentration en CO2. “C’est important de partir de l’existant et de proposer des gestes simples à la 
portée de tous. Si mon salon est très sec, je peux y étendre le linge de temps en temps, précise Héloïse Papillon, de la cellule éco conseil de l’ONE. Il y a 2 gestes magiques à appliquer : aérer les pièces régulièrement et aspirer les poussières tous les 3-4 jours parce qu’elles agglomèrent les polluants intérieurs, comme les formaldéhydes et les perturbateurs endocriniens”.

Sécurité affective et résilience


La maison est aussi un lieu social où l'enfant fête son anniversaire et invite ses copains, quand c'est possible. En 2023, la Fondation Roi Baudouin attirait l’attention sur la question. Dans une grande étude sur la déprivation des enfants de 0 à 15 ans, elle démontrait que les conditions d'habitat et le coût du logement grèvent lourdement le budget des ménages, ce qui impacte directement le développement, la santé et la scolarité des enfants. 12,8 % des jeunes Belges sont privés d'au moins 3 des 17 éléments essentiels définis par l'Union Européenne. Parmi lesquels un espace de vie adéquat, des livres à la maison, la possibilité d’inviter des amis. À l’échelle des Régions, les moyennes sont plus marquées encore : 17,3 % en Wallonie et 21 % à Bruxelles (ce qui place la capitale fédérale au niveau de Chypre et de l’Espagne). La FRB le martèle : l’accès à un logement abordable constitue un rempart fondamental contre l'exclusion. Elle pointe en particulier les grandes difficultés rencontrées par les familles monoparentales.

Un divorce ou une séparation oblige souvent à se rabattre vers un logement plus petit, ce qui peut obliger le parent à dormir dans le salon pour laisser la chambre à ses enfants. “La garde alternée a amené une grande précarité, notamment en raison des incohérences au niveau des taux du Revenu d’insertion sociale selon qu’on soit isolé ou chef de famille. Pour celles et ceux qui vivent en ville, un appartement avec une chambre, c’est parfois la seule chose qu’un parent séparé peut se payer. Et quand on dort dans son salon, le lieu de vie peut difficilement s’ouvrir aux amis ou à la vie sociale”, regrette Valérie Bernard, directrice d’Habitat-Service. Cette asbl agréée par la Région wallonne dispose de logements sur le grand Liège où elle aide des familles à s’installer. Elle fait partie du réseau des associations de promotion du logement (APL) qui interviennent sur le surpeuplement, l'insalubrité et l'instabilité résidentielle.

En 2025, les 36 APL wallonnes ont ainsi aidé 1.257 personnes. Leur accompagnement a duré en moyenne 17 mois, tant le marché immobilier est tendu. Une durée qui peut paraître interminable à l'échelle de la vie d'un enfant ! “Nous accompagnons beaucoup de familles monoparentales, le plus souvent des mères seules avec trois ou quatre enfants. L’accompagnement est 'collé-serré' car le parent est vite dépassé - soit parce que l’autre parent est purement absent soit qu'il est destructeur”, précise Valérie Bernard. Après l’installation à proprement parler, l’asbl continue de soutenir la famille sur tous les fronts : santé, droits, assuétudes, etc. “Pour l’enfant, c’est comme si, après, le moment d’errance à gauche et à droite, il était mis entre parenthèses le temps que le parent reprenne ses esprits”, explique-t-elle.

Une fausse promesse faite à l’Europe

Avec la crise des prix des loyers, les attaques sur les aides sociales (RIS) et sur les droits sociaux (réformes du chômage et du statut de cohabitant pour le RIS), les pertes de logement s'intensifient. “On a tendance à jeter la pierre aux parents mais ils font déjà des efforts surhumains pour gérer leur budget une fois le loyer payé. L'accès au logement n'est pas un problème individuel mais collectif”, ajoute Anne-Françoise Janssen. Le sujet arrive d’ailleurs en tête au 1718, le numéro vert gratuit du Service public de Wallonie qui propose une assistance administrative et oriente en cas d’urgence sociale.

Fin 2025, dans son rapport d’activité, le Délégué général à l’enfance alertait sur la détérioration de la situation économique de nombreux parents, qui augmente “mécaniquement la vulnérabilité de leurs enfants”. Tous les domaines de leur vie sont impactés : le logement, la scolarité, la vie familiale, l’accès aux soins de santé dont la santé mentale. “Il est essentiel de développer des politiques ambitieuses pour éviter la reproduction de ces inégalités et honorer notre engagement de réduire la pauvreté infantile à l’horizon 2030”, écrivait le Délégué.

La Belgique s’est en effet engagée dans le cadre de la Garantie européenne pour l’enfance à favoriser l'accès à un logement de qualité pour tous. “Malgré les revenus largement supérieurs à d’autres États membres, la Belgique fait moins bien en matière d’amélioration de la qualité des logements et de lutte contre les inégalités sociales”, confirme Eurochild, le réseau européen dédié aux droits de l’enfant. Dans un rapport remis en mars 2026 sur “le droit de chaque enfant à habiter dans un logement sain, sûr et adapté”, l’organisme estime que “les logements sociaux ou abordables et les aides au loyer restent largement insuffisants”.

Les enfants sont des éponges, ajoute Christine Mahy, Secrétaire générale du RWLP. Ils savent s’accommoder, mais quand l’inconfort se prolonge, ça peut marquer profondément leurs rêves et leurs espoirs.”