Droits du patient
Dans certaines grandes villes comme Bruxelles, et plus timidement en Wallonie, des écoles ferment temporairement leur rue aux voitures. Objectif : offrir un air plus sain aux enfants et les inviter à se déplacer autrement. Exemple dans la commune de Jette.
Publié le: 28 mai 2026
Par: Florence Marot
5 min
Photo : ©AdobeStock // De nombreuses études montrent que réduire le trafic routier en ville — via les rues scolaires, zones piétonnes, quartiers apaisés ou zones de basses émissions — améliore la qualité de l’air et la santé publique.
Les jours de semaine, entre 8h et 8h50, plus aucune voiture ne circule dans la rue Jean-Baptiste Verbeyst. Derrière les barrières qui en ferment l’accès, près de 2.600 élèves rejoignent désormais leur école à pied, à vélo ou en trottinette. L’odeur des pots d’échappement a disparu. Ce dispositif s’appelle une rue scolaire. "Elle est née du constat que la qualité de l’air autour de l’école était mauvaise", relate Lysiane Dumont, secrétaire de l’association de parents du collège Saint-Pierre de Jette. Aujourd’hui, la rue est jugée plus calme, plus sûre et moins polluée.
À Bruxelles, le trafic routier représente la principale source de pollution de l’air. En plus des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, les moteurs émettent des polluants comme les oxydes d’azote (NOx) et les particules fines (PM2.5). Ces substances augmentent les risques de maladies respiratoires et cardiovasculaires, en pénétrant dans les poumons et le sang. En Belgique, la pollution de l’air cause plusieurs milliers de décès prématurés chaque année (source).
Les enfants y sont particulièrement vulnérables. "De par leur petite taille, ils sont plus proches des pots d’échappement", souligne Céline Bertrand, experte en santé publique, dans le podcast "Les Clés" de la RTBF. Ils respirent aussi plus vite que les adultes, à un âge où leurs poumons et leur cerveau sont encore en développement. Résultat : ils présentent davantage de risques de développer des allergies, de l’asthme, de l’eczéma, mais aussi des troubles neuro-développementaux tels qu’un trouble du déficit de l’attention (TDA).
Céline Bertrand, experte en santé publique
Dans la rue Jean-Baptiste Verbeyst, les directions de deux écoles francophone et néerlandophone, les associations de parents et la commune ont décidé d’agir. Dans un premier temps, la rue a été fermée aux heures d’entrée et de sortie des classes à l’aide de barrières Nadar pour un test.
Sur le terrain, la mesure a d’abord surpris, parfois crispé. Mais au fil des mois et d’un important travail de sensibilisation, elle a fini par convaincre. À l’issue de la phase pilote, 77 % des parents, élèves, enseignants et riverains l’ont approuvée, selon l’enquête de satisfaction. Le manque de zones de stationnement pour déposer les enfants à distance raisonnable de la rue reste toutefois un point d'attention.
De leur côté, les écoles ont renforcé leurs aménagements cyclables : parkings sécurisés, abris pour vélos, espaces adaptés… De quoi inviter les élèves à privilégier les déplacements alternatifs. "Avec le temps, de plus en plus d’enfants viennent en tram, à vélo, en trottinette ou à bord de vélos cargo", se félicite Lysiane Dumont. Des changements bénéfiques pour leur santé, la qualité de l’air et le climat.
De nombreuses études montrent que réduire le trafic routier en ville — via les rues scolaires, zones piétonnes, quartiers apaisés ou zones de basses émissions — améliore la qualité de l’air et la santé publique.
À Bruxelles, la mesure qui a le plus d’impact est la Zone de basses émissions (LEZ). En excluant les véhicules les plus polluants, la LEZ a déjà permis de diminuer de 55 % les concentrations d’oxydes d’azote et de 33 % celles de particules fines depuis 2018, selon Bruxelles Environnement. À terme, la disparition des voitures essence et diesel réduira aussi les émissions de CO₂.
Les effets des rues scolaires sont encore peu documentés. Mais les résultats observés ailleurs sont encourageants : à Paris, la pollution a baissé d’environ 30 % autour de plusieurs écoles, selon une étude menée par des associations locales. En Flandre, des chercheurs ont montré une diminution de 14 % de l’inflammation des voies respiratoires chez les enfants qui fréquentent une rue scolaire, ainsi qu’une amélioration de 10 % de leur capacité respiratoire (source).
Aujourd’hui, environ 9 % des écoles fondamentales publiques bruxelloises disposent d’une rue scolaire. Pourtant, 70 % pourraient en aménager une assez facilement, selon l’asbl Les Chercheurs d’air, qui milite pour un air plus sain dans la capitale. En Wallonie, ces initiatives sont encore limitées. Mais elles existent, notamment à Nivelles, Rixensart, Grâce-Hollogne, Emines... En limitant la circulation, elles contribuent également à améliorer la sécurité routière.
À Jette, la rue Jean-Baptiste Verbeyst a ouvert la voie. La commune compte aujourd’hui trois rues scolaires permanentes, et deux autres sont en préparation. À 8h50, lorsque les barrières se lèvent et que la circulation reprend, la rue redevient ordinaire. Mais pour les enfants, le changement est tangible : un air plus respirable, une meilleure santé et une invitation à se déplacer autrement.
Le réchauffement climatique et la pollution de l’air sont deux problèmes distincts, tout en étant étroitement liés. Ils s’alimentent mutuellement et ont des effets directs sur la santé et l’environnement.
Le réchauffement aggrave par exemple certains épisodes de pollution atmosphérique. Avec la hausse des températures, les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes. Ces conditions favorisent les pics de pollution à l’ozone, un gaz irritant pour les voies respiratoires, formé à partir de polluants présents dans l’air, comme les oxydes d’azote. "Plus il fait chaud, plus les concentrations d’ozone augmentent, car elles dépendent directement de l’ensoleillement", explique Cathy Clerbaux, physicienne de l’atmosphère et professeure invitée à l’ULB. Dans le même temps, l’ozone agit comme un gaz à effet de serre (GES), accélérant le réchauffement climatique.
Réchauffement et pollution partagent par ailleurs les mêmes sources : "la combustion des énergies fossiles", souligne Cathy Clerbaux. Transport routier, chauffage, industries… Ces activités reposent encore largement sur les énergies fossiles, responsables à la fois des GES et de la dégradation de la qualité de l’air. Réduire leur usage permet donc de lutter en même temps sur les deux fronts. Avec à la clé, des bénéfices pour notre santé.