Droits du patient
Végétalisation, mobilité, rénovation, alimentation… Les politiques climatiques ont de nombreux effets bénéfiques pour la santé publique. La recherche s’intéresse aujourd’hui à ces "co-bénéfices" au potentiel mobilisateur. D'autant plus d'actualité que l'Europe se réchauffe deux fois plus vite que le reste du globe.
Publié le: 27 mai 2026
Par: Valentine De Muylder
6 min
Photo: ©AdobeStock//La fraicheur apportée par la végétalisation urbaine a des effets évidents sur la santé.
"Le changement climatique met directement en danger la vie des Belges", peut-on lire dans le rapport publié fin 2025 par le Centre d’analyse des risques du changement climatique (Cerac), une structure indépendante créée à la suite des inondations dramatiques de 2021 pour informer et conseiller les décideurs politiques belges.
Hausse des températures, inondations, sécheresses, dégradation des écosystèmes font peser des risques importants sur notre santé. Les canicules, en particulier, causent de nombreux décès et aggravent des problèmes de santé préexistants. Avec pour conséquence une surcharge des hôpitaux et du personnel soignant, eux-mêmes mis à rude épreuve par les chaleurs extrêmes. Des "actions urgentes" s’imposent donc pour faire face à ce risque, selon le Cerac.
Le rapport pointe encore d’autres menaces : émergence de nouvelles pandémies zoonotiques, augmentation de maladies liées aux UV, aux pollens ou à la pollution de l’air, progression des maladies transmises par des "vecteurs" comme les moustiques tigres. Sans oublier l’impact du changement climatique sur la santé mentale — traumatismes liés aux catastrophes naturelles, éco-anxiété, etc. — et les inégalités sociales, puisque les populations les plus vulnérables (habitants de logements précaires ou de quartiers défavorisés, personnes âgées, enfants…) sont les premières touchées.
Heureusement, on ne trouve pas que des mauvaises nouvelles au rayon santé et environnement. Car si le changement climatique nuit à la santé, l’inverse est également vrai : agir pour le climat est souvent bon pour la santé ! Certaines mesures qui visent à atténuer les causes du changement climatique ou à s’adapter à ses conséquences apportent en effet des bénéfices "en plus" pour notre santé et notre bien-être, confirme Loïc Gillerot, expert en santé au Cerac. Dans le jargon, on parle de "co-bénéfices" des politiques climatiques pour la santé publique.
Pour illustrer ce concept, cet écologiste de formation propose un exemple qu’il connait bien : la végétalisation urbaine. "Végétaliser la ville permet de capter une petite partie du CO2 qui y est émis, explique-t-il. Mais c’est surtout une des solutions les plus efficaces pour réduire les extrêmes thermiques et lutter contre le phénomène d’îlots de chaleur." L’absence de végétation et l’omniprésence de matériaux comme l’asphalte et le béton rendent en effet certains quartiers des villes plus vulnérables à la chaleur. Lors des épisodes de canicule, signale-t-il. L’écart de température entre ces quartiers et les zones rurales environnantes peut dépasser 8 degrés la nuit…
La fraicheur apportée par la végétalisation urbaine a des effets évidents sur la santé, poursuit-il : "Une étude publiée en 2023 dans le Lancet et basée sur 93 villes d’Europe, dont des villes belges, a conclu qu’arriver à un taux de recouvrement par les arbres de 30 % permettrait de réduire de 40 % la mortalité due aux îlots de chaleur. Ce qui est absolument colossal, puisque cela représenterait environ 2.600 décès par an évités dans ces villes".
Mais des espaces verts bien pensés génèrent de nombreux autres bénéfices pour la santé, qui agissent en cascade, ajoute Loïc Gillerot : " La végétation, et en particulier la végétation haute, filtre les particules fines, ce qui a un effet assez important sur la qualité de l’air ". Un enjeu de santé publique majeur là aussi, puisque selon l’OCDE, les particules fines seraient responsables de plus de 250.000 décès par an en Europe.
La présence d’arbres en ville influence également la santé mentale, rappelle-t-il. "Plusieurs études, au niveau belge et européen, montrent par exemple que plus un quartier est végétalisé, moins on y prescrit d’antidépresseurs ". Sans oublier que ces espaces publics reverdis favorisent les rencontres, la cohésion sociale, la pratique du sport.… Ce qui contribue à la prévention d’une multitude de problèmes de santé.
Une vaste étude franco-britannique publiée dans la revue scientifique The Lancet Planetary Health s’est penchée sur les co-bénéfices sanitaires des stratégies de réduction des émissions de gaz à effets de serre. En analysant 58 articles scientifiques publiés à travers le monde, ses auteurs ont conclu que "les mesures visant à atteindre la neutralité carbone sont également des politiques de santé publique."
Parmi les mesures étudiées figurent les politiques de réduction de l’usage de la voiture au profit de la mobilité active (marche, vélo…) et des transports publics. En améliorant la qualité de l’air et en encourageant l’activité physique, elles ont pour effet de prévenir un nombre important de maladies. Ou encore les mesures visant à diminuer la consommation de viande rouge qui, en plus de diminuer les émissions de méthane et l’utilisation d’engrais azotés, ont également pour effet de promouvoir un régime alimentaire plus sain. Enfin, certaines études mettent en avant les avantages de mesures d’isolation thermique des bâtiments pour la santé de leurs habitants.
Autant de "co-bénéfices" qui peuvent être chiffrés, non seulement en termes de décès évités, mais également en termes de dépenses évitées (hospitalisations, soins…) et donc d’économies pour la sécurité sociale. "Ces bénéfices […] pourraient même compenser les coûts des politiques climatiques", notent les auteurs.
Végétalisation, mobilité, rénovation, alimentation… Autre point commun de ces politiques : leurs bénéfices pour la santé se font sentir rapidement et profitent directement aux populations qui consentent à l’effort. "En menant ces actions conjointement, on peut créer à plus ou moins court terme des villes beaucoup plus saines, où il y a moins de pollution atmosphérique, où il fait plus frais, où les gens sont plus actifs et en meilleur santé" se félicite Loïc Gillerot. Par contraste, les effets de ces mêmes mesures sur le climat peuvent sembler plus lents et plus lointains... C'est pourquoi, les effets sur la santé des politiques climatiques sont un "levier très important" pour convaincre la population et les politiques d’y adhérer, constate-t-il.
Le fait que notre santé est inextricablement liée à celle de la planète n’est pas un scoop. One world. One health. Un seul monde. Une seule santé. Ces mots écrits en grand dans le hall d’entrée du SPF Environnement, Santé publique et Sécurité de la chaine alimentaire, où se trouvent les bureaux du Cerac, suffisent à le rappeler.
Mais démontrer que des politiques bien pensées et bien menées constituent de véritables investissements doublement gagnants – en termes de santé et d’environnement – est particulièrement porteur, pour les citoyens comme pour les décideurs.
L’idée de ce dossier est née à l’écoute de Chaleur humaine, le podcast de réflexion et de débat du journal Le Monde sur le défi climatique et la manière d’y faire face. Dans un épisode passionnant intitulé "La bataille pour le climat est-elle bonne pour la santé ?", l’épidémiologiste Kévin Jean présente de façon très accessible les résultats de l’étude internationale à laquelle il a participé. "On se rend compte qu’on améliore la santé des populations ici et maintenant, tout en se mettant en position de gagner dans le futur", résume-t-il, en appelant à donner plus de place à la dimension sanitaire des enjeux climatiques dans le débat public. À titre personnel, poursuit-il, c’est cet "ancrage dans le présent" qui l’aide à garder le cap face aux vents contraires.
Pour retrouver cet épisode ou en écouter de plus récents, rendez-vous sur le site du Monde.