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Santé

Antidépresseurs : la dérive des traitements au long cours

En dix ans, le nombre de patients ayant démarré un nouveau traitement aux antidépresseurs a été réduit de moitié. Un succès ? Pas vraiment. Car dans le même temps, le risque que ce traitement dure dans le temps est réel… Quelles sont les raisons d'un tel paradoxe ? 

Publié le: 22 avril 2026

Mis à jour le: 22 avril 2026

Par: Julien Marteleur

7 min

un homme prend des médicaments

Illustration: ©AdobeStock// Il n’existe pas de "profil-type" plus sensible qu'un autre à la dépression sur le plan individuel.

Entre 2013 et 2023, le nombre de personnes qui ont démarré un nouveau traitement aux antidépresseurs a chuté de 51 %. On pourrait se réjouir d'un tel progrès et pourtant, la tendance n'aurait a priori aucun effet sur la consommation totale de ce type de médicaments sur la même période. Pourquoi ? Une vaste étude menée par la MC et l’UGent, portant sur 700.000 membres de la mutualité âgés de 18 à 85 ans et suivis pendant une décennie (2013-2023), apporte un élément de réponse et révèle une dérive silencieuse : près d’un patient sur trois (32,7 %) reste sous antidépresseurs pendant 15 mois ou plus. Une utilisation de longue durée qui dépasse les recommandations cliniques, généralement situées entre 6 et 12 mois après la disparition des symptômes. 

Cela peut non seulement entraîner une dépendance physique qui rend le sevrage difficile, mais aussi d'ancrer les effets indésirables, avertit la littérature. Dysfonctions sexuelles, prise de poids, émoussement affectif… peuvent alors devenir la norme et transformer dramatiquement la vie du patient. 

Quand le traitement stagne…

Comment expliquer que les traitements se prolongent et s’enracinent, au point, parfois, de devenir un mode de vie thérapeutique ? Pour la Dr Géraldine Petit, chercheuse en neurosciences, un élément d’explication tient à la diversité des situations dans lesquelles certains antidépresseurs sont aujourd’hui utilisés. "Au fil des décennies, leur usage s’est étendu au-delà des troubles de l’humeur et de l’anxiété, notamment à certains syndromes douloureux, par exemple certaines douleurs neuropathiques ou chroniques. Cela suggère qu’ils modulent des systèmes biologiques impliqués au-delà de l’humeur, des systèmes qui, par nature, s’inscrivent dans le temps long, ce qui peut contribuer à expliquer la durée de certaines trajectoires de traitement."
Pour la chercheuse, "ine faut également pas sous-estimer le phénomène d''inertie thérapeutique'Lorsqu’un traitement stabilise la situation, la question de sa réévaluation et de son arrêt devient souvent plus complexe qu’elle n’y paraît." Lorsque l'équilibre est trouvé, patient comme médecin peuvent hésiter à modifier une stratégie qui semble fonctionner.

Le rôle central du généraliste

Selon l'étude de la MC, 4 patients sur 5 sont suivis principalement par leur médecin généraliste pour ces traitements. C'est le premier contact, le plus accessible, celui qui connaît le mieux la personne et son quotidien. Mais cette proximité crée aussi un effet de "tapis roulant" : plus les consultations sont fréquentes, plus la probabilité de poursuivre du traitement augmente. Les raisons sont avant tout structurelles : les médecins généralistes manquent de temps et d’outils pratiques pour guider un sevrage. "Il ​est important que, dans le cadre de la formation médicale et lors des sessions de formation ultérieures, des outils soient intégrés afin de prévenir et de réévaluer l'utilisation à long terme des antidépresseurs, et d'orienter plus fréquemment les patients vers un soutien psychologique, tel que des soins psychologiques de première ligne, éventuellement en association avec des antidépresseurs", suggère Elise Derroitte, Vice-présidente de la MC. 
Et puis, il arrive parfois qu'il soit simplement trop tôt : "L'usage de ce type de médicaments est fortement lié à ce qui entoure le patient. Si l’environnement général reste toxique, que le stress reste chronique, que l’isolement persiste, que certaines difficultés ne sont pas résolues… arrêter un antidépresseur revient à retirer un appui alors que les conditions qui ont conduit à sa mise en place n’ont pas encore évolué", souligne Géraldine Petit.

Ôter la béquille : un exercice délicat

En réalité, un antidépresseur est bien plus qu'un simple coup de pouce chimique. Son action s’inscrit dans des processus biologiques complexes, et son interruption nécessite un accompagnement progressif. "Dans le cas des personnes dépressives, on pense encore trop facilement que leur souffrance est liée à un "manque de sérotonine". En réalité, c’est plus complexe: la sérotonine est un neurotransmetteur impliqué dans la communication entre neurones, mais les antidépresseurs modulent des systèmes biologiques plus larges, au-delà de la seule sérotonine, liés notamment à la régulation de l’humeur et à la plasticité cérébrale", explique la neuroscientifique. Ce processus de réorganisation cérébrale prend du temps. Et surtout, il doit être orienté : "Les antidépresseurs rouvrent des possibilités. Mais pour changer durablement, il faut une direction. C’est ce que les thérapies cognitives apportent." Sans ce travail psychologique ou social en parallèle, le risque de rechute peut persister lorsque le médicament est arrêté. 
De plus, la réponse aux antidépresseurs varie énormément d’un patient à l’autre. Et pour cause : il n’existe pas un seul type de dépression, mais une réalité hétérogène. "Il n’y a pas de biomarqueur unique. La dépression recouvre des profils très variés, associés à des facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux différents"détaille Géraldine Petit. 

S’il n’existe pas de "profil-type" plus sensible qu'un autre à la dépression sur le plan individuel, l’environnement entre en jeu. Les personnes en incapacité de travail, les femmes et les personnes âgées sont nettement plus susceptibles de s'installer dans cette dynamique de traitement prolongé, pointent ainsi les chercheurs de la MC. Ces patients sont plus souvent confrontés ​à des problèmes de santé mentale et rencontrent davantage de difficultés d’accès aux soins psychologiques, pour des questions de coût, mais aussi de délais ou de mobilité. Ces personnes sont aussi davantage susceptibles d'être confrontées à la solitude. Pour ces profils, l’antidépresseur devient parfois la seule réponse disponible…

Une réalité complexe

L'étude de la MC révèle une réalité complexe :  le risque d'entamer un traitement de longue durée a diminué ces dernières années, ce qui suggère une évolution vers des pratiques de prescription plus conformes aux recommandations cliniques. Mais cette évolution positive ne remet pas en cause le fait que le recours à long terme aux antidépresseurs persiste dans les soins de santé mentale en Belgique.

Avec un tiers de patients engagés dans des traitements prolongés et un volume d'utilisation encore en hausse, le défi est désormais d’encourager des usages plus rationnels, plus évalués, plus accompagnés. Dans cette logique, les soins psychologiques de première ligne constituent évidemment un levier d'influence. "Le médicament seul ne pourra pas soigner, rappelle Géraldine Petit. C'est l'accompagnement qui permettra d'agir sur les causes profondes du problème."