RDC : la solidarité à l'épreuve d'Ebola
Dans l'est de la RDC, la Mutuelle de solidarité pour la santé (Musosa) est un symbole de résilience. Entre crises sanitaires, conflits armés et déplacements de population, la structure — épaulée depuis sa naissance par la MC — offre une réponse concrète aux difficultés d’accès aux soins dans la région.
Publié le: 28 septembre 2026
Par: Julien Marteleur
6 min
Photo: ©Patient Akilimali // Une partie de l'équipe de la Musosa, tout sourire devant les locaux de la mutuelle.
Ebola est de retour en République démocratique du Congo (RDC). Le virus, arrivé sur la pointe des pieds en avril dernier, s'est rapidement étendu dans plusieurs provinces à l'est de ce pays de 116 millions d'habitants, au territoire 80 fois plus grand que celui de la Belgique. Cette fois-ci, il s'agit d'une souche rare, contre laquelle il n'existe aucun vaccin efficace. En six mois, la vague dévastatrice a déjà emporté plus de 3.200 personnes, faisant de cette flambée d'Ebola la plus meurtrière de l'histoire du pays…
C'est au Nord-Kivu, dans le diocèse de Butembo-Beni, que la Mutuelle de solidarité de santé (Musosa) œuvre depuis 16 ans, avec le soutien logistique et financier du pôle Bruxelles de la MC. Située non loin de l'épicentre de l'épidémie, le Nord-Kivu est une poudrière : malmenée par trois décennies de conflits armés entre les forces gouvernementales et des dizaines de factions rebelles, la région et ses riches ressources minières suscitent de sanglantes convoitises qui poussent régulièrement des dizaines de milliers de personnes à la fuite. Dans ce contexte instable, la Musosa vient en aide à plus de 11.000 affiliés. Pour 20 dollars par an et par personne, la mutuelle couvre 80 % de la facture des soins médicaux et des médicaments dans les hôpitaux et centres de santé partenaires. Un véritable tour de force, qui permet aux populations locales aux revenus très modestes d'accéder à des soins de santé de base.
Soigner malgré tout
À Butembo, on a enregistré plus de 430 cas confirmés d’Ebola et près de 300 décès, tandis que la ville voisine de Beni compte une centaine de cas pour 71 décès. Un bilan aggravé par le fait que la région constitue un important carrefour économique : "La souche tue énormément car les deux villes font du commerce avec la province d'Ituri juste à côté. Les malades contractent le virus sur la route et arrivent pour se faire soigner à un stade très avancé", résume Ise Maliona, le président de la Musosa.
L'épidémie a aussi fait naître une méfiance généralisée au sein de la population. Les habitants limitent leurs contacts à leur cercle familial le plus proche et se détournent des structures sanitaires, désormais perçues comme des lieux à risque. Cette défiance a des conséquences concrètes pour la mutuelle : "Les gens qui doivent se faire examiner pour autre chose préfèrent taire leur état plutôt que de se déclarer, et ne se présentent aux soins que tardivement, une fois la situation aggravée", déplore le Dr Augustin Mapendo, médecin-conseil pour la Musosa. Aucun cas n'a toutefois été recensé parmi les adhérents à ce jour.
Des théories complotistes circulent, portées par un sentiment d'incompréhension et d'injustice face à une épidémie qui semble frapper exclusivement l'est du pays.
Le virus de l'infodémie
À cette crise sanitaire se greffe un climat de suspicion plus large, tout aussi sournois que la maladie. Des théories complotistes circulent, portées par un sentiment d'incompréhension et d'injustice face à une épidémie qui semble frapper exclusivement l'est du pays. Les traditions funéraires viennent encore complexifier la situation : "Plusieurs rites exigent une présence physique auprès du défunt, notamment lors des veillées, et l'impossibilité de les respecter pleinement en contexte épidémique engendre une profonde frustration au sein des familles endeuillées", souligne Ie Dr Mapendo.
Pour contrer cette méfiance, la mutuelle a misé sur la sensibilisation. Une émission a notamment été organisée pour encourager la population à consulter sans attendre. Le message : une prise en charge précoce augmente considérablement les chances de survie. "Paradoxalement, il y a un changement d'état d'esprit par rapport à la précédente épidémie de 2019 : les gestes barrières sont aujourd'hui mieux respectés, un réflexe que la population a en partie acquis pendant la crise du Covid-19", fait remarquer la Sœur Kavugho Mwamini, secrétaire générale de la Musosa.
La MC et l'Afrique : des partenariats multiples
Depuis la création de son service de coopération internationale en 1995, la MC soutient l'émergence de mutuelles de santé à l'étranger, principalement en Afrique centrale et de l'Ouest.
En République démocratique du Congo (RDC), en plus de la Musosa, la MC accompagne deux organisations : le Remusaco au Sud-Kivu (MC Hainaut Picardie, depuis 1997) et le CGAT à Kinshasa (MC Namur, depuis 2013).
En Afrique de l'Ouest, les partenariats couvrent le Bénin avec l'Aprosoc (MC Luxembourg depuis 1998, MC Brabant wallon depuis 2015), le Burkina Faso avec le RAMS/BF (MC Liège, depuis 1998), le Mali avec l'UTM (MC Hainaut oriental, depuis 2002) et le Sénégal avec le GRAIM (MC Verviers-Eupen, depuis 2018).
Ces collaborations, menées avec l'appui de We Social Movements (WSM), reposent sur l'échange d'expériences et l'apprentissage mutuel. Elles ont notamment donné naissance au réseau international INSP!R, qui promeut les valeurs du mutualisme dans le monde.
La MC agit également au niveau européen, via des réseaux comme l'Association internationale de la Mutualité (AIM) et des partenariats en Pologne et en Roumanie, pour défendre le rôle des mutualités dans les politiques de santé européennes. Des engagements internationaux qui renforcent la volonté de la MC de défendre, au-delà de nos frontières, un modèle de sécurité sociale fondé sur la solidarité et l’accès aux soins pour toutes et tous.
La population souffre depuis longtemps. Elle mérite enfin un peu de répit...
Soeur Kavugho Mwamini
Dans l'ombre des ONG
Et puis, l'équipe de la mutuelle se heurte à des limites structurelles importantes. La Musosa demeure une organisation de taille modeste dans cette région de 3 millions d'habitants, et ne dispose pas encore de véritables relais auprès des grandes ONG mobilisées dans la riposte contre Ebola. Une situation que regrette son président Ise Maliona, car elle complique la diffusion des outils de prévention à la population. "Sur place, les centres de prise en charge locaux souffrent eux aussi d'un manque criant d'équipements, ce qui limite leur capacité à accueillir et traiter correctement les patients. Mais la mutuelle se veut force de proposition et met un point d'honneur à assister aux réunions des zones de santé et à la réflexion entourant le travail des équipes de riposte."
Vers l'avenir
L'équipe de la Musosa le sait : Ebola finit toujours par s'en aller. Mais la solidarité, elle, demeure plus que jamais essentielle dans la région.
La mutuelle envisage de se développer et de répartir ses activités entre quatre pôles territoriaux. Cela va demander des moyens supplémentaires pour cette structure qui comptait moins de 1.000 membres à sa création en 2010. "Cette croissance constitue autant une réussite qu’un défi. L’augmentation des membres implique un grand travail de professionnalisation", souligne le président Ise Maliona. L’organisation — qui compte actuellement 13 bénévoles, 2 médecins conseils à temps partiel et 6 salariés à temps plein — veut renforcer la gestion et les finances, moderniser son système administratif, diversifier ses méthodes de recrutement, fidéliser les adhérents existants... Pour y parvenir, la Musosa pourra compter sur son partenariat belge : "Nous louons l’appui de la MC. Avec elle, je suis persuadé que nous arriverons à atteindre nos objectifs."
L’avenir dépendra enfin du contexte régional. "La guerre bloque la stabilité de la région et on ne peut pas garantir le revenu économique de la population", s'inquiète la Sœur Kavugho Mwamini, secrétaire de la mutuelle. Entre ambition et prudence, la Musosa entend donc grandir sans fragiliser son modèle solidaire. "La population souffre depuis longtemps. Elle mérite enfin un peu de répit..."