Seniors et primo-arrivants : la santé, un pont entre les cultures
Des seniors belges et des personnes primo-arrivantes balaient les préjugés en débattant des us et coutumes de chaque culture et se rassemblent autour de la santé, un sujet universel.
Publié le: 21 octobre 2026
Par: Soraya Soussi
6 min
Photo : ©Johanna De Tessières // Des personnes primo-arrivantes et des seniors débattent le temps d'une matinée autour de questions de société et de santé.
9h30. La salle de formation du Bapa Via se remplit à mesure que les nationalités défilent : Congo, Bénin, Burkina Faso, Algérie, Maroc, Équateur, Ukraine… et Belgique. Cet organisme public bruxellois est chargé d'accueillir et de former les personnes primo-arrivantes à la citoyenneté belge dans le cadre du parcours d'intégration en vue d'obtenir la nationalité belge. Une étape obligatoire pour les candidats. Durant la formation, les "étudiants" suivent des cours de citoyenneté, apprennent notre histoire, la structure de nos entités fédérées, nos droits, le système de sécurité sociale, etc. Une petite dizaine de membres de l'association bruxelloise Âges et Transmissions s’y sont joints pour participer aux animations. L'enjeu de cette matinée : créer la rencontre et susciter la réflexion autour de débats sociétaux.
Participer à son tour
L'asbl Âges et Transmission est toujours à la recherche de seniors volontaires pour participer aux diverses activités de l'association. Pour en savoir plus, contactez Pacal Majérus par mail à [email protected].
Choc des cultures : que disent seniors et primo-arrivants ?
Ce matin, le groupe rassemble une quarantaine de personnes. Pascal Majérus, chargé de projets au sein de l'asbl Âges et Transmissions lance les festivités sous le thème du choc des cultures. "Deux hommes qui se marient ?" "Faire la bise pour se saluer", "Apporter à manger à son voisin"... Les participants sont répartis en petits groupes de cinq ou six pour débattre. Le ton est léger. Les rires réchauffent la pièce. Chacun amène son point de vue, en fonction de sa culture mais aussi de son âge. "Ce qui se faisait à une époque ne se fait plus aujourd'hui", souligne Gilles, l'un des seniors. En réponse, Youssef*, un jeune marocain commente : "J'ai l'impression que ce qui se fait chez moi aujourd'hui se faisait à l'époque en Belgique."
Place à l'épineux dossier "sexes et genres". Qui s'occupe des enfants à la maison ? Que penser d'un homme au foyer ? Les mains posées sur la bouche témoignent de la gêne mais les yeux rieurs révèlent de l'amusement. Les hommes protestent, les femmes revendiquent haut et fort l'égalité des genres. "On aborde beaucoup la question du féminisme en Belgique durant nos formations. C'est passionnant", soutient Zora, une jeune congolaise. Une thématique audacieuse émerge : l'avortement. "Chez nous, la religion est trop importante pour parler d'avortement. C'est totalement tabou", confesse Hector, jeune Équatorien. "Tu sais, en Belgique, la question fait encore en débat et il n'y a pas si longtemps, c'était interdit !", lui répond André, 67 ans, membre de l'asbl Âges et Transmissions. Jessie*, interprète et professeure d'anglais dans une université algérienne avant d'arriver en Belgique, regrette que certains sujets soient étouffés au sein de sa communauté. "Venir ici et débattre entre personnes de sexes, d'âges et de cultures différentes autour de sujets comme l'avortement est libérateur ", s'enthousiasme-t-elle.
Reportage photos de Johanna De Tessières
Santé et soins en Belgique : ce que pensent seniors et primo-arrivants
La fin de matinée prend une autre tournure avec l'introduction des échanges autour de la santé. Et une première question : "Que signifie pour vous être en bonne santé ?"
Un groupe est suspendu au récit de Jamal*. "J'ai une grave maladie qui m'empêche de fonctionner normalement au quotidien à cause des douleurs physiques qu'elle provoque". Les questions fusent. Sans filtres, sans tabous. Mais avec écoute, et une profonde compassion. On lui demande ce qu'est cette maladie, s'il a un traitement. Le jeune homme n'a pas de réponse. Une des aînées belges lui conseille de se rendre dans une maison médicale où le personnel soignant est souvent bienveillant, quitte à le rediriger vers un service hospitalier adapté.
Autre atelier, autre ambiance. On y parle alimentation et hygiène de vie. "Je me fichais de ce que je mangeais quand j'étais au Congo. Puis, je suis devenue maman et là, j'ai vraiment commencé à faire attention, avoue Pamela*. "En Belgique, il y a beaucoup d'informations sur la santé dans les espaces publics. Ça joue aussi", poursuit la jeune maman lançant le petit groupe dans un débat sur l'importance des politiques de prévention et de santé publique.
Pour clore l'animation, Pascal Majérus rassemble les groupes et lance une dernière question à l’assemblée : "Qu'est-ce qui fonctionne en Belgique et que vous appréciez dans les soins de santé et qu'est-ce qui ne fonctionne pas ?" Sujet d'actualité, l’accès à la santé fait l'unanimité sur un point : l’importance de la sécurité sociale et du rôle des mutualités. "Au Congo, il y a tellement d'épidémies qui tuent les gens. Si on avait ce type de système, on pourrait soigner et sauver plus de gens. Car bénéficier de soins de qualité coûte très cher là-bas", témoigne une participante.
Mais des critiques émergent du côté seniors, où on déplore les temps d'attente trop longs pour des rendez-vous médicaux parfois urgents, un système administratif complexe et trop numérisé, un manque d'effectifs de professionnels de santé. Sur ce point, Warda, ancienne responsable de vente au Maroc, s'étonne de découvrir parmi les personnes primo-arrivantes des professionnels de santé qualifiés bloqués par la lourdeur des équivalences de diplômes. "Ces personnes pourraient travailler dans les hôpitaux en Belgique pour pallier ce manque d'effectif", pointe-t-elle.
Âgisme et discriminations : ce que vivent seniors et personnes migrantes
Tout semble séparer les participants et les personnes âgées volontaires de l'asbl : la génération, le pays d'origine, la langue, les habitudes. Pourtant, seniors et primo-arrivants partagent le sentiment d'être étiquetés par la société — "vieux" et "vieilles" d'un côté et "immigrés" de l'autre.
Selon une étude publiée en 2025 par Unia, au moins une personne sur trois en Belgique déclare avoir été victime de discriminations liées à l'âge au cours de l'année écoulée, une proportion qui grimpe à environ une sur deux chez les plus de 70 ans. Du côté de l'origine, Unia a ouvert 757 dossiers pour des critères dits "raciaux" en 2025, soit près d'un tiers de l'ensemble de ses dossiers, les difficultés à l'embauche et dans l'emploi figurant parmi les situations les plus signalées.
À ces discriminations s'ajoute le risque d'isolement. En Belgique, un senior sur cinq (21 %) présente un risque accru d'isolement social, selon une étude de la Fondation Roi Baudouin et près de 747.000 personnes de 65 ans et plus vivent seules, soit plus de 30 % des aînés d'après les données de Statbel. Quant à celles et ceux qui arrivent chez nous, loin de leurs repères, de leur famille et de leur réseau, le défi est aussi de se sentir accueilli.
"On ne quitte pas sa maison et sa famille de gaité de cœur. Et la route de l'exil est souvent très difficile, rappelle Michelle, membre d'Âges et Transmissions. Les accueillir dignement est une responsabilité en tant que citoyenne belge. C'est une façon pour moi de montrer l'esprit citoyen de notre pays." Pour André, sa motivation à participer à ce genre de rencontre est plus personnelle : "C'est confortable de rester dans un entre-soi, mais ça n'élève personne humainement. Rencontrer d'autres cultures est une richesse inestimable pour évoluer. Et j'estime qu'à 67 ans, on peut encore apprendre énormément sur le monde."
* Prénoms d’emprunt