Soins de santé
Chaque année, les mutualités participent, dans le cadre de la concertation sociale, à l'élaboration du budget des soins de santé. Derrière la rigueur froide des tableaux Excel, se jouent des choix de société cruciaux pour préserver l’accessibilité aux soins. Retour sur les grands enjeux du budget 2026.
Publié le: 23 mars 2026
Par: Sandrine Warsztacki
7 min
Photo: ©AdobeStock - Sans l'intervention de l'Assurance obligatoire, nombre de soins médicaux deviendraient impayables.
Consulter un médecin, acheter des médicaments, passer des examens, séjourner à l'hôpital, aller chez le dentiste, le kiné, la logopède ou le psychologue… Il suffit de regarder une facture de près pour prendre conscience que beaucoup de ces soins seraient tout simplement impayables pour la plupart d'entre nous sans l'intervention de l'assurance obligatoire. En 2026, l'enveloppe consacrée aux soins de santé table sur une somme de 40,987 milliards d’euros.
Un montant qui prend toute sa mesure quand on le replace dans le paysage des dépenses publiques : selon les chiffres de l’OCDE pour 2023, les soins de santé en Belgique représentent 8,6 % du PIB (comparé à 8,2% en moyenne dans les pays européens, 9,2% en France, 8,7% aux Pays-Bas). Pour donner un ordre de grandeur, la Belgique consacre cette année-là 6,3 % de son PIB à l'éducation et l’enseignement, 1,3 % à la protection de l'environnement, 0,9 % à la défense,...
La sécurité sociale – pensions, soins de santé, chômage, indemnités d’incapacité et de naissance, allocations familiales – repose sur un principe simple : chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Longtemps financée quasi exclusivement par les cotisations des travailleurs et employeurs, elle a été fragilisée à partir des années 1970 par la crise économique. Pour soutenir les entreprises, des cotisations ont été réduites, obligeant l'État à compenser via des impôts et taxes.
De ce financement partagé est née une gouvernance partagée. En Belgique, ce sont ceux qui financent le système — travailleurs, employeurs et État — qui le pilotent via leurs représentants (syndicats, fédérations patronales et gouvernement). En ce qui concerne les soins de santé, s’ajoutent les mutualités, les prestataires de soins, avec l’accompagnement de l’Inami ils se réunissent régulièrement pour analyser les dépenses, les besoins, construire les réformes et fixer un budget.
Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, crise dans la santé mentale… Les besoins ne cessent de croître. Pour encadrer cette évolution, une "norme de croissance" est fixée chaque année : elle détermine de combien le budget des soins peut augmenter pour suivre la réalité du terrain.
Le Bureau fédéral du Plan estime qu'une hausse de 2,3 % entre 2025 et 2029 serait nécessaire rien que pour maintenir les soins tels qu'ils existent aujourd'hui. Or, pour 2026, le gouvernement fédéral a limité cette hausse à 2 %. L’écart peut sembler minime… mais il pèse lourd: dès le départ, ce sont 470,8 millions d’euros qui manquent ! À cela l’Arizona a ajouté une exigence supplémentaire et certaines décisions budgétaires des années passées doivent encore être mises en œuvre. Cela porte l’économie totale à 907 millions d’euros pour respecter la norme de croissance et réduire le déficit de l’État.
Last but not least, l'enjeu ne se limite pas à maintenir l'existant avec moins. Il faut aussi faire mieux : mieux organiser les soins de première ligne, mieux prévenir, mieux dépister. Autant de priorités identifiées par la toute nouvelle "Commission pour les objectifs de soins de santé" de l’Inami pour améliorer la santé de la population et, à moyen terme, contenir les coûts. Mais dépenser moins demain demande d'investir dès aujourd'hui ;dans un contexte où chaque euro est compté.
Selon les données publiques compilées sur belgiqueenbonnesante.be, sur 100 euros dépensés en soins de santé, 73,8 euros en moyenne sont pris en charge par la collectivité et 26,2 euros sont assumés par les patients (via les tickets modérateurs, suppléments d'honoraires, les dépenses de santé non remboursables, les assurances facultatives). Contre 15,5 euros déboursés par les patients en France, 16,8 aux Pays-Bas, 13,7 en Allemagne.
Même dans une Belgique fière de son modèle social, l'accès financier aux soins est loin d'être une évidence pour tout le monde. Alors comment équilibrer le budget sans piocher davantage dans la poche des patients, au risque de fragiliser encore les plus vulnérables ?
Pour la MC, la réponse passe par une exigence forte sur l'efficacité des soins : analyser, secteur par secteur et preuves scientifiques à l'appui, ce qui est réellement utile pour la santé. Éviter les prescriptions excessives d'antibiotiques ou d'imagerie médicale, renforcer la sécurité des soins pour limiter les complications, améliorer l'accès aux soins pour prévenir les aggravations coûteuses : autant de mesures qui permettent à la fois d'améliorer la qualité et d'équilibrer les budgets. "C'est un exercice sensible, qui touche parfois à des pratiques professionnelles bien ancrées. Cela demande énormément de temps et de travail de concertation. C’est d'autant plus difficile que les mesures d’économies les plus évidentes ont déjà été prises ces dernières années, commente Saskia Mahieu, experte santé pour MC-CM, auteure de l'étude "Budget Soins de santé 2026 : le modèle de concertation sous pressions budgétaire". La solution de facilité serait de couper de façon linéaire dans tous les secteurs. Mais ce n’est ni juste ni efficace : cela pousse certains prestataires non conventionnés à augmenter leurs suppléments d’honoraires, et d’autres à se déconventionner."
Depuis plusieurs années, ce contexte budgétaire contraint met le modèle de concertation sociale sous pression. Paradoxalement, c'est sans doute dans ces moments difficiles qu'il révèle aussi toute sa valeur ajoutée...
Chaque année, le même constat s'impose : les dépenses en médicaments dépassent systématiquement l'objectif budgétaire fixé. Pour 2026, 401,8 millions d'économies sont attendus dans ce secteur. Si les firmes pharmaceutiques elles-mêmes sont mises à contribution pour plus de la moitié, pharmaciens, médecins et patients devront aussi participer à l'effort. Parmi les mesures prévues : une quote-part de minimum 2 euros sera imposée aux patients pour tout médicament remboursé (1 euro pour les BIM). Une disposition à laquelle les mutualités s’étaient opposées, en proposant des alternatives axées sur la rationalisation des prescriptions.
Mais la question des médicaments dépasse largement nos frontières nationales. Partout en Europe, les États peinent à suivre l'explosion des prix des médicaments dits innovants — des coûts opaques, dont la part réellement investie dans la recherche médicale reste souvent difficile à évaluer. Tout comme les bénéfices véritables pour la santé à long terme. Pour rééquilibrer le rapport de force dans les négociations avec l’industrie pharmaceutique, l'Association internationale de la mutualité (AIM) a développé un outil permettant de calculer le "prix juste" d'un médicament, afin d'aider les États à négocier sur des bases plus solides.
Suivant cette méthode, les économies potentielles pourraient atteindre jusqu’à 820 millions d’euros par an pour la Belgique, et 27 milliards à l’échelle européenne ! Malgré l'intérêt que suscite l’outil, son adoption se heurte encore à la résistance de l'industrie pharmaceutique et au manque de consensus politique.
Des choses qui changent pour le patient