Soins de santé
La course à pied n’est plus seulement un sport : elle est un miroir de nos modes de vie. Entre plaisir et performance, santé et distinction sociale, qu'est-ce qui se cache vraiment derrière chacune de nos foulées ?
Publié le: 28 janvier 2026
Par: Julien Marteleur
3 min
Photo : (c)AdobeStock // La course à pied serait-elle le plus fidèle reflet de notre société ?
993 : c'est le nombre d'épreuves de course à pied organisées en Wallonie et à Bruxelles en 2024. On n'a jamais autant couru qu'aujourd'hui ! Plus de 497.000 personnes ont fini au moins une de ces épreuves cette année-là, un record. Sans parler des "joggeurs et joggeuses du dimanche" qui chaussent leurs baskets sans enfiler de dossard, en mode 100 % plaisir.… L'engouement pour la course à pied ne semble pas prêt de s'essouffler.
C'est vrai que courir, ça paraît simple de prime abord : une paire de chaussures, un short, un t-shirt, et la liberté à portée de foulée ! Depuis la fin des années 1960, époque où la course à pied est sortie des stades pour conquérir les rues, la discipline est en continuel essor. Et les pratiques se sont multipliées et diversifiées. Comment expliquer cette "fureur de courir" ?
Dans une société saturée d’écrans et de sièges, la course à pied reste d'abord un outil puissant contre la sédentarité. Elle réduit les risques cardiovasculaires, améliore la densité osseuse, stimule les endorphines… "Nous vivons dans une époque où la santé est — fort heureusement — au premier plan des préoccupations, souligne Jean-Michel De Waele, sociologue du sport et professeur à l'ULB. La prise en compte du bien-être individuel s’est renforcée, encore davantage depuis la crise du Covid. Un moment qui coïncide d'ailleurs avec un 'boost' de la pratique de la course à pied : la santé était dans tous les esprits, et, en parallèle, la discipline offrait une 'fuite' face à un événement que personne ne maîtrisait."
Si la course à pied retrouve un nouveau souffle, c'est aussi parce qu'elle correspond à des valeurs "en vogue" : l'effort, le dépassement de soi, la discipline… "On veut aller toujours plus loin, plus vite, plus haut. C'est ce qu'on appelle l''illimitisme'", précise Jean-Michel De Waele. La performance n'est plus seulement sportive, elle symbolise une victoire sur ses propres limites. Marathon des Sables, ultra-trail du Mont-Blanc… Les courses extrêmes, aux dénivelés vertigineux, attirent chaque année plus de participants. En contrepied, on voit fleurir des formats plus conviviaux : des courses sans chronométrage officiel, des défis collectifs où priment la rencontre avec l'autre et le partage... "Peut-être parce que notre société valorise aujourd'hui autant la vitesse qu'un retour à la simplicité."
Autre miroir de notre époque : la "mise en scène". Strava, Garmin, Instagram… Courir ne se vit plus seulement, il se raconte en mode digital. On archive ses sorties, on partage ses chronos, on collectionne les "likes". "Cette mise en scène procure un double plaisir : à la fois pour soi et pour les autres", observe le sociologue.
Une gratification qui contribue à l'essor "marketing" de la discipline. Car courir, c'est aussi un marché. Derrière l'apparence minimaliste de la pratique se cache une industrie tentaculaire : chaussures à plaques, textiles compressifs, montres GPS, capteurs physiologiques, plans d’entraînement algorithmiques… "L'équipement a son intérêt dans la pratique, notamment une bonne paire de baskets pour éviter de se blesser. Mais il ne doit en aucun cas être un frein au plaisir de la course à pied."
Finalement, La course à pied serait-elle le plus fidèle reflet de notre société ? Elle est synonyme à la fois de consommation et de sobriété, combine plaisir et performance, rassemble individualisme et convivialité. "Si un sport connaît du succès, c’est qu’il répond à un moment à un besoin sociétal profond", résume Jean-Michel De Waele. Qu'il s'agisse de santé, de liberté ou de reconnaissance sociale, courir semble cocher toutes les cases…