Soins de santé
Stress, sédentarité, surpoids, tabagisme, consommation d’alcool : parce qu’elles sont désormais exposées aux mêmes facteurs de risque que les hommes, les femmes sont aujourd’hui massivement touchées par les maladies cardiovasculaires. Pour se prémunir, l’hygiène de vie et le dépistage précoce sont essentiels.
Publié le: 16 décembre 2025
Par: Julie Luong
6 min
Photo: (c)AdobeStock // Le pourcentage de femmes victimes d'un infarctus avant la cinquantaine a été multiplié par 3 depuis 15 ans.
Aujourd’hui, les maladies cardiovasculaires représentent la première cause de mortalité des femmes en Belgique et en Europe. Elles sont responsables de 42 % des décès chez les femmes européennes contre 27 % pour les cancers. L’infarctus du myocarde en est la première cause, avec 18 % des décès féminins, selon la Fédération française de cardiologie, suivi par l’accident vasculaire cérébral (14 %), puis les autres pathologies vasculaires (10 %).
Pourtant, ce risque demeure largement sous-estimé. "L’idée que les femmes sont protégées par leurs hormones reste très répandue, explique Fabian Demeure, cardiologue au CHU UCL Namur. C’est en partie vrai, mais après la ménopause – et en particulier si elle survient de manière relativement précoce, leur risque réégalise celui des hommes. À ce moment-là, la grande perturbation a lieu au niveau du cholestérol, dont le taux circulant est directement influencé par les hormones."
Dès l’arrêt des règles, les femmes présentent aussi un risque majoré d’hypertension artérielle. Ces risques se combinent alors aux autres facteurs de risque préexistants : tabagisme, consommation d’alcool, sédentarité, surpoids, stress...
Rappelons que l’âge moyen de la ménopause est de 50 ans, tandis que l’espérance de vie moyenne des femmes belges s’élève aujourd’hui à 82,4 ans (chiffres Statbel 2024) : la fenêtre de vulnérabilité des femmes aux maladies cardiovasculaires s’étend donc sur plus de 30 ans, presque le tiers d’une vie en moyenne... Or, il est tout à fait possible de présenter un risque cardiovasculaire élevé sans ressentir aucun symptôme. "C’est pourquoi, au moment de la ménopause, il est recommandé de faire évaluer son risque cardiovasculaire, en concertation avec son médecin généraliste mais aussi avec son gynécologue", souligne Fabian Demeure.
Le spécialiste rappelle par ailleurs que si le mode de vie est déterminant dans la prévention des maladies cardiovasculaires, il est parfois nécessaire de recourir à certains médicaments. "En cas de taux de cholestérol élevé ou d’hypertension, un traitement médicamenteux est généralement nécessaire, résume-t-il. De même, on sait aujourd’hui que les traitements hormonaux substitutifs, lorsqu’ils sont prescrits précocement pour contrer les effets indésirables de la ménopause, ont des effets plutôt bénéfiques au niveau cardiovasculaire."
Les femmes présentent certains facteurs de risque cardiovasculaires spécifiques comme le syndrome des ovaires micropolykystiques ou certaines maladies auto-immunes majoritairement féminines comme la polyarthrite rhumatoïde. "On sait par ailleurs que les femmes qui ont eu un diabète gestationnel présentent un plus grand risque de développer plus tard un diabète de type 2 et un risque cardiovasculaire globalement plus élevé, souligne Fabian Demeure. Bien sûr, elles ne développeront pas de problèmes cardiaques au lendemain de leur grossesse, mais au moment de la ménopause, ce sont des patientes qui doivent être particulièrement surveillées."
Le risque cardiovasculaire concerne aussi les femmes en dessous de 50 ans : le pourcentage de femmes victimes d'un infarctus avant la cinquantaine a même été multiplié par 3 depuis 15 ans, rappelle la Fédération française de cardiologie. Pourtant, ces maladies restent sous-diagnostiquées : "La plupart des connaissances médicales sont basées sur les patients masculins, rappelle Fabian Demeure. Or on sait aujourd’hui, par exemple, que les symptômes de l’infarctus du myocarde différent chez les femmes." Plutôt que des douleurs thoraciques typiques, les femmes ressentiront plutôt un essoufflement inhabituel, une fatigue persistante, des douleurs dans le haut du ventre ou encore des troubles digestifs. "Les études montrent aussi que les femmes se rendent moins vite aux urgences que les hommes, poursuit Fabian Demeure. À ce premier retard s’en ajoute un deuxième : celui pris par les médecins qui s’alarment moins d’une douleur dans la poitrine chez une femme de 50 ans que chez un homme."
À cela s’ajoutent des biais de genre : les femmes ont trois fois plus de chances que leurs symptômes soient interprétés comme la résultante de causes émotionnelles plutôt que de causes biologiques. Un AVC mineur peut être interprété dans un premier temps comme une migraine et un début d’infarctus comme une crise d’angoisse...
Ce retard diagnostique entraîne de lourdes conséquences : en cas d’accident cardiovasculaire, chaque minute perdue accroît le risque de décès ou de séquelles susceptibles d’entraîner une perte d’autonomie et de qualité de vie significatives.
Certains facteurs de risque comme le tabagisme et la consommation excessive d’alcool sont encore souvent perçus comme des comportements masculins. Pourtant, ils concernent de plus en plus de femmes. Selon le dernier rapport de Sciensano, l’écart entre le nombre de fumeurs quotidiens chez les hommes et chez les femmes n’a jamais été aussi étroit : 14,5 % des hommes belges fument régulièrement contre 11,1 % des femmes belges. La Fédération française de cardiologie rappelle pour sa part que les femmes commencent généralement à fumer plus jeunes que les hommes, qu’elles fument plus régulièrement et qu’elles rencontrent aussi plus de difficultés à se sevrer, notamment par peur de prendre du poids. Or, la cigarette "annule" la protection hormonale naturelle contre les maladies cardiovasculaires dont les femmes bénéficient jusqu’à la ménopause. Par ailleurs, l’association du tabac et de la pilule contraceptive multiplie par 10 le risque d’infarctus du myocarde et par 20 le risque d’accident vasculaire cérébral. Le tabac augmente aussi particulièrement le risque d’artérite des membres inférieurs.
La surconsommation d’alcool (définie comme plus de 21 unités d’alcool par semaine pour les hommes et plus de 14 unités pour les femmes) augmente aussi le risque cardiovasculaire, en particulier le risque d'arythmies cardiaques et d'infarctus. Or elle est également en augmentation chez les femmes : en Belgique, en 2018, elle concernait 7,4 % des hommes et 4,3 % des femmes. La dépendance à l’alcool demeure pourtant plus taboue chez ces dernières, diminuant les chances d’un accompagnement adéquat.
Enfin, les femmes sont aussi particulièrement exposées au stress chronique en raison du cumul des tâches professionnelles et familiales et de leur plus grande exposition aux violences et à la précarité. Il est donc essentiel pour elles d’identifier les situations les plus stressantes, de les éviter au maximum et de recourir à des techniques comme la relaxation, la pleine conscience, la sophrologie ou encore la pratique d’une activité physique régulière, un levier majeur dans la prévention des maladies cardiovasculaires.
Les maladies cardiovasculaires et les cancers présentent de nombreux facteurs de risque communs. Mais, on le sait moins, certains traitements oncologiques exposent eux-mêmes à un risque cardiovasculaire accru, à cause de leurs effets toxiques au niveau des valves, des vaisseaux, du muscle cardiaque, de l’enveloppe autour du cœur (péricarde), du système de la coagulation ou encore de l’hypertension artérielle. La radiothérapie thoracique, utilisée dans la prise en charge de certains cancers du sein, peut elle aussi endommager les valves cardiaques. Chez les femmes qui ont été traitées contre un cancer, des stratégies de prévention cardiaque doivent donc être mises en place à long terme : c’est aujourd’hui le rôle de la cardio-oncologie, une spécialité médicale en plein développement.