Comprendre et sortir de la surcharge mentale
Fatigue persistante, brouillard mental, difficulté à faire ses choix : derrière la surcharge mentale, se cache un épuisement bien réel. Un phénomène de plus en plus répandu, dont les mécanismes et pistes de sortie restent souvent méconnus.
Publié le: 27 août 2026
Par: Eva Risko
6 min
Photo : ©AdobeStock// La surcharge mentale survient quand notre mémoire de travail déborde.
Nous avons tous déjà connu ce moment de bascule. Un message de trop, une tâche supplémentaire, une décision pourtant anodine… et soudain, tout déborde. L’esprit se brouille, le corps s’épuise, et la moindre action devient un réel effort. Ces dernières années, les mots pour désigner cet état se sont multipliés : pression mentale, surcharge, saturation. Des termes omniprésents, mais souvent flous.
Charge, surcharge : de quoi parle-t-on vraiment ?
La surcharge mentale est souvent décrite comme un "trop-plein de pensées". Une définition réductrice, selon la psychologue Alicia Sandron, co-autrice du livre "Je désature". "La charge mentale n’est qu’un aspect d’une saturation bien plus globale", explique-t-elle. Elle apparaît lorsque plusieurs "niveaux de saturation" s’additionnent — responsabilités du quotidien, exigences personnelles, tensions relationnelles et injonctions sociales parfois contradictoires. Pris isolément, chacun de ces éléments reste gérable ; cumulés, ils peuvent vite conduire à une sensation de "saturation".
Caroline Depuydt, psychiatre et directrice médicale générale de l'asbl Epsilon, distingue la charge mentale de la surcharge mentale. La première correspond au fait de "tout anticiper, tout planifier, tout organiser". Une succession de microdécisions — "emmener les enfants au sport, répondre à un mail, penser aux courses" — qui occupe l’esprit en continu. La surcharge mentale survient lorsque cette charge devient excessive et ne laisse plus de place à la récupération.
Ses effets sont à la fois psychiques et physiques : "Fatigue persistante, anxiété, troubles de la concentration, brouillard mental, difficultés à prendre des décisions … ", détaille Alicia Sandron. Contrairement aux idées reçues, l’experte rappelle que "la fatigue physique est une conséquence de la fatigue mentale, et pas l’inverse". Le sommeil n’est plus réparateur, le corps reste en état d’alerte, jusqu’à l’épuisement.
Le sommeil n’est plus réparateur, le corps reste en état d’alerte, jusqu’à l’épuisement...
Pourquoi le cerveau sature ?
La surcharge mentale survient quand notre mémoire de travail déborde, explique Alicia Sandron. "La mémoire de travail, c’est la mémoire que l’on sollicite dès que l’on réfléchit ou que l'on prend une décision", détaille la psychologue. Elle fonctionne comme une petite boîte de stockage dans notre cerveau, qui conserve à court terme idées, informations et décisions. En temps normal, ce qui est traité dans la mémoire de travail est transféré ensuite vers la mémoire à long terme, libérant de la place pour de nouvelles pensées.
Lorsque la charge mentale devient excessive, ce mécanisme se bloque. "La boîte ne se vide plus et plus rien ne peut entrer : les nouvelles idées qui tentent d’y pénétrer se prennent un mur." Ainsi, la mémoire de travail "surchauffe", l’attention diminue, la concentration se fragmente et les oublis se multiplient. "On entre dans une pièce sans se rappeler pourquoi, on s’assoit à son bureau et l’idée disparaît", illustre la psychologue. Sans espace mental disponible, "réfléchir avec recul ou prendre une décision devient très difficile", ajoute-t-elle.
De son côté, Caroline Depuydt compare la capacité mentale à une armoire remplie de tiroirs. "Chacun d'entre eux représente une tâche : lorsqu’elle est faite, on le ferme ; lorsqu’elle est en attente, il reste ouvert. Lorsqu’on est mentalement saturé, c’est comme si presque tous les tiroirs restaient ouverts, sans qu’on sache par lequel commencer", résume la psychiatre. Une image qui éclaire les épuisements prolongés et les burn-out parentaux, lorsque l’esprit ne parvient plus à "ranger" ce qu’il a à gérer.
Les femmes en première ligne ?
Pour la psychiatre Caroline Depuydt, affirmer que les femmes subissent davantage de charge mentale "n’est pas une idée reçue, mais une réalité structurelle". Malgré l’évolution de la société, le poids des normes sociales continue de peser lourd. "Les femmes restent plus exposées aux injonctions liées à la gestion du foyer et de la vie familiale", commente Alicia Sandron. À ces responsabilités s’ajoutent des attentes souvent contradictoires — être une mère parfaite, réussir sa carrière, prendre soin de soi — qui compliquent l’équilibre et favorisent la saturation mentale.
Même si la société progresse vers une répartition plus égalitaire des tâches domestiques, tant que celles-ci restent perçues comme relevant du domaine des femmes, la charge mentale ne disparaîtra pas complètement : "Souvent, lorsque l’homme propose son aide, la responsabilité organisationnelle reste aux femmes : elles doivent encore planifier, hiérarchiser et guider l’exécution des tâches", observe ainsi Caroline Depuydt.
Lorsqu’on se sent saturé, le premier réflexe est souvent de "faire une pause". Problème : beaucoup n’en sont pas vraiment…
Un symptôme de la société actuelle ?
"Je suis à bout", "je sature", "je suis sous pression" : ces expressions se sont imposées dans le langage courant. Simple effet de mode ou reflet d’un malaise plus profond ? Pour la psychiatre Caroline Depuydt, "c’est un peu des deux". Elle observe d’un côté une tendance à la psychologisation du quotidien, avec une multiplication de termes et de "syndromes" relayés sur les réseaux sociaux. "Certains sont présentés comme de vrais diagnostics psychiatriques. Pourtant, je suis psychiatre et je n’en ai jamais entendu parler ", note-t-elle.
Mais cette inflation du vocabulaire ne doit pas masquer une réalité plus préoccupante. Selon Caroline Depuydt, notre société expose davantage à la surcharge mentale qu’auparavant, notamment depuis la crise du Covid. "Les gens sont plus anxieux, plus déprimés. Le contexte est difficile, l’avenir incertain et la pression à la performance et au bien-être est permanente." Sur le terrain, constate-t-elle, les troubles psychiques augmentent "en fréquence, en intensité et en complexité".
Pour la psychologue Alicia Sandron, cette fatigue généralisée s’explique aussi par un quotidien saturé de stimulations. "Aujourd’hui, on fait presque toujours deux choses à la fois ", observe-t-elle. Marcher en écoutant un podcast, cuisiner avec une vidéo en fond, répondre à des messages dans les transports : chaque moment est occupé. Or, rappelle-t-elle, "le cerveau humain n’est pas multitâche : il ne sait pas faire deux choses en même temps : il switche simplement rapidement d’une à l’autre — un fonctionnement très coûteux en énergie mentale. "
Désaturer autrement
Lorsqu’on se sent saturé, le premier réflexe est souvent de "faire une pause". Problème : beaucoup n’en sont pas vraiment. "Ce sont des pauses physiques, mais pas des pauses mentales, explique Alicia Sandron. On se repose, mais le cerveau continue à traiter de l’information." Chez les personnes très saturées, certaines pratiques pourtant bénéfiques — méditation, sophrologie, yoga — peuvent même devenir contre-productives. "Elles ajoutent une pression supplémentaire : 'je devrais me détendre, et je n’y arrive pas'", souligne-t-elle.
Les vraies solutions commencent plus modestement. Pour la psychologue Alicia Sandron, il s’agit de réapprendre à faire des pauses cognitives, en basculant du "penser" vers le "ressentir" : sentir l’odeur d’un café, prêter attention à l’eau sur ses mains, écouter les sons en marchant. Autrement dit, renouer avec ses sens. "Ressentir ne demande aucun effort ", souligne-t-elle. Ces instants brefs, parfois limités à une ou deux minutes, permettent de ralentir les ruminations et d’ouvrir peu à peu de l’espace mental.
Caroline Depuydt insiste sur un autre levier essentiel : réduire la charge à la source. Sa méthode tient en trois mots : arrêter, simplifier, déléguer. Arrêter certaines tâches non essentielles, revoir ses exigences, déléguer même si ce n’est pas fait "parfaitement". Mettre des limites et partager réellement les responsabilités permet de prévenir la surcharge, plutôt que de chercher à la compenser une fois l’épuisement installé.