Incapacité de travail
À la Croisée, on se "soigne" en décidant collectivement. Ce lieu d’hospitalité citoyenne d'Herstal redonne une place et un pouvoir d’agir à des personnes fragilisées par l’isolement, la maladie ou la précarité.
Publié le: 23 février 2026
Par: Soraya Soussi
6 min
Photo : ©AntoninWeber // Durant le conseil de la Croisée, seul le détenteur de la louche peut prendre la parole. Un moyen pour respecter le temps de parole de chacun en réunion.
Herstal, ancien haut lieu de l'industrie de l'armement au 19e siècle. C'est également au cœur de la commune liégeoise que se trouve encore l'ancienne usine de motos Saroléa. Ce motorium abrite aujourd'hui plusieurs espaces d’accueil dont la Croisée où l'on pratique la santé communautaire.
Les ateliers de production se sont transformés en lieux de création artistique ou culinaire. La grande salle des machines surplombée par un immense toit de verre accueille désormais des tables de jeux et un bar participatif "fait maison" tenu par les usagers du lieu. Ce n'est plus le bruit assourdissant des moteurs qui fait résonner la pièce mais le brouhaha joyeux de gens qui se croisent. On y voit passer des jeunes parents avec des tout-petits. "Il y a une crèche et un restaurant social au fond. Ça permet aussi d'y faire croiser toutes sortes de publics", commente Cataldo Anzalone, co-fondateur de la Croisée et coordinateur de services de promotion de la santé mentale au sein de l'Association interrégionale de guidance et de santé (AIGS) à qui appartient l’ancienne usine.
Partout dans le bâtiment, on retrouve les traces d'un passé industriel qui racontent les vies ouvrières d'antan. Des affiches publicitaires des années 50 ornent les murs de briques. Pour faire honneur à ce lieu historique, l’AIGS a mis en place un musée qui raconte le passé du motorium Saroléa. Des visites assurées par Marc, guide bénévole. "Sur 1h30 de visite, je parle 30 minutes de motos et une heure de luttes sociales et ouvrières, précise-t-il. C'est fondamental pour parler de l'importance du collectif, du combat contre la précarité et des liens sociaux pour la santé."
Cataldo Anzalone en est aussi convaincu : tisser des liens avec autrui permet de prendre soin de sa santé mentale. Et l’approche en santé communautaire répond à ce besoin. "La santé communautaire part des besoins communs d'un groupe en termes de santé. Les membres de ce groupe décident collectivement de transformer ces besoins en projet porté avec et par le groupe."
Cataldo Anzalone
Parmi les publics que l'on rencontre à la Croisée, nombreux sont ceux et celles en situation de précarité et fragilisées au niveau de la santé mentale. Des personnes pensionnées, au chômage ou sans chez-soi viennent aussi pour retrouver un espace convivial. "Ça n'a l'air de rien mais boire un café, jouer au scrabble ou juste être présent peut déjà favoriser une meilleure santé mentale", explique Marie, travailleuse psychosociale à l'AIGS.
Marie fait partie du groupe de travailleurs et d’usagers de l'AIGS qui a lancé la Croisée à la sortie du Covid. "C'était une période difficile durant laquelle la solitude a rendu les gens très malades." Elle raconte à quel point ce genre d'espace et cette façon de travailler sont enrichissants à la fois pour elle, en tant que personne et travailleuse sociale, comme pour les "habitants" de la Croisée : "Je suis tous les jours surprise par leur résilience, leurs idées, leur créativité."
Cette proximité du "soignant" ou de l'"accompagnateur" lui demande une posture différente de ce que l'on rencontre dans des structures de soins plus classiques. "Ce sont des relations totalement horizontales qu'on cultive ici. On ne peut rien imposer. Cela prend du temps mais ça en vaut la peine. Car on le voit : les gens vont mieux en venant ici", se réjouit-elle.
Si cette posture de "retrait" est parfois difficile à adopter en tant que professionnel, elle est essentielle dans l'action communautaire, selon les travailleurs interrogés. "Parfois, ils n'ont pas besoin ou n'ont pas l'énergie de faire quelque chose mais ont juste envie et besoin d'être entourés, d'être écoutés ou d'être ici", confie Joëlle, bénévole à la Croisée.
Héléna, bénéficiaire de La Croisée
Cela ne veut pas dire qu'il ne s'y passe rien... Au contraire ! Expositions d'art, ateliers de cuisine, projections cinéma, donnerie de vêtements, repas collectifs, etc. Les usagers ont mis en place un petit programme hebdomadaire. Ce jeudi matin, atelier cuisine pour ceux et celles qui le veulent.
"Tout le monde connait la salade liégeoise, ici. C'est un classique dans la région !, lâche en riant Héléna, participante à la Croisée. J'adore prendre part aux ateliers de cuisine. C'est aussi un prétexte pour retrouver les gens et papoter." Il y a quelques années, Héléna a appris qu'elle était atteinte de schizophrénie. Peu à peu, le vide s'est installé autour d'elle. "Avant, je travaillais mais avec la maladie, tout est devenu compliqué. Donc, j'ai dû quitter mon emploi. Je me suis retrouvée seule." Les divers centres de santé mentale qu'elle a fréquentés l'ont menée à participer à des projets comme celui de la Croisée. Aujourd'hui, elle veut reprendre une formation pour devenir assistante comptable.
Autour de la table, un petit groupe s'affaire à éplucher les pommes de terre et couper les haricots en discutant de tout et de rien. Olivier vient également tous les jeudis matin depuis plusieurs mois. Sans préciser, il confie avoir eu de gros soucis dans la vie. Et sociabiliser avec autrui est compliqué pour lui. "Dehors, je me sens constamment jugé, même si je sais que c'est dans ma tête. Ici, ce n'est pas le cas. J'ai d'ailleurs rencontré quelqu'un avec qui je vais commencer un nouveau sport." Passer du temps à la Croisée lui permet de se réconcilier avec autrui et de retrouver des pairs. "C'est plus facile de discuter avec les gens ici car je sais qu'ils ont des problèmes similaires aux miens."
Jean-François, animateur de l'AIGS
Fin de matinée. Place au Conseil de la Croisée. Les tables sont assemblées pour former une grande tablée, assez longue pour accueillir une vingtaine de personnes. Parmi elles, des citoyens, des animateurs sociaux, des bénévoles et des usagers du lieu. Kévin, un bénéficiaire, présente le Conseil aux visiteurs et aux nouveaux venus. Un cadre est posé : ne peut prendre la parole que celui ou celle qui possède la louche qui fait office de bâton de parole. L’assemblée est animée par Marie qui épluche l'ordre du jour. Les conseillers discutent de la gestion du centre, de la donnerie, de l'inauguration d'un nouvel évier — apparemment longtemps attendu — de la gestion de la vaisselle…
Pour Jean-François, animateur de l'AIGS, "il est indispensable de les faire participer aux prises de décision. Ce sont des personnes à qui on ne demande plus leur avis… Ici, on les inclut en tant que décideurs." Cette implication permet aux participants de développer, à termes, des compétences qu’ils pourront valoriser ailleurs.
La Croisée serait pour certains publics fragilisés l'espace de la "dernière chance". "Certaines personnes ont une révélation en arrivant ici, ajoute Cataldo Anzalone. C'est ce qu'il leur faut : un lieu où ils ne doivent pas s'adapter eux et où ils peuvent être moteur d'action."
Qu’il s’agisse des aléas de la vie (épisodes dépressifs, burn-out, perte d’emploi, accident, etc.) ou de maladies, de nombreuses personnes peuvent voir leur santé mentale affectée et fragilisée. Certaines d’entre elles entrent parfois dans de lourds parcours de soins ou perdent leur autonomie et leur pouvoir d’agir sur leur vie. Des lieux comme la Croisée où la santé communautaire et le collectif font office de guide pour penser les "soins" offrent la possibilité à chacun de se reconstruire à sa manière.