Emploi
Si la médecine reconnait désormais l'obésité comme une maladie chronique complexe, on la réduit encore trop souvent à une simple équation calorique. Pourtant, la santé mentale pèse tout autant que les kilos sur la balance.
Publié le: 21 avril 2026
Par: Sandrine Cosentino
7 min
Photo: ©AdobeStock - Derrière les chiffres sur la balance et les diagnostics, se dessinent surtout des trajectoires de vie où injonctions et renoncements dictent le quotidien.
"Si j'ai une altercation avec un inconnu, il va directement s'attaquer à mon physique en me traitant de 'gros porc'", confie Frédéric, 42 ans, même s'il se sent relativement protégé des remarques grossophobes — "Je suis grand et costaud, ça aide !"
Entre stigmatisation et blessures, l'obésité engendre une détresse psychologique profonde. Mais cette souffrance est parfois moins liée au poids lui-même qu’au regard social qui l’entoure et s'exprime différemment d'une personne à l'autre.
Comme le souligne la psychologue Maud Van Rillaer, un cercle vicieux s'installe : "La stigmatisation et la mauvaise image corporelle nourrissent une mésestime de soi, de la culpabilité, de l'anxiété. Ces difficultés psychiques peuvent à leur tour entretenir l’obésité, notamment via une alimentation refuge ou des troubles du comportement alimentaire."
Derrière les chiffres sur la balance et les diagnostics, se dessinent surtout des trajectoires de vie où injonctions et renoncements dictent le quotidien.
De nombreux patients et patientes de Maud Van Rillaer gardent en mémoire des remarques autour de leur poids durant l'enfance. "À l'adolescence, ces stéréotypes négatifs sur leur corps s'ancrent profondément dans leur esprit. En internalisant ces injonctions, elles s'auto-dénigrent : 'je suis paresseuse', 'je n'ai pas de volonté'." Ce discours intérieur finit par miner toute estime de soi, poussant parfois, à l’âge adulte, à prendre le contrepied de ces contraintes.
C’est ce que décrit Fanny lorsqu'elle a pris son autonomie et rejeté les règles imposées à la maison : "J'ai commencé à manger tout ce que je voulais, je suis peut-être devenue grosse par contradiction avec les règles familiales, assume-t-elle à 39 ans. Au début, je reprochais à ma mère d'avoir été si stricte sur mon alimentation. Mais maintenant, j’y vois une injonction sociétale qui l’a, elle aussi, prise au piège. On dit aux parents, 'si vous voulez que votre enfant soit en bonne santé, il faut qu'il soit mince'. En fait, c'était juste une maman qui voulait que sa fille aille bien."
Ana a suivi des régimes très jeune. "Je n'ai pas eu une enfance et une adolescence sereines. Tout tournait autour de mon poids." Malgré les privations, elle ne satisfait pas aux attentes maternelles. Mais ses relations sociales et ses loisirs passent au second plan à cause de cette préoccupation permanente liée à son corps. "Je me souviens qu'à 12 ans, un médecin m'a dit que si je continuais comme ça, je ne serais plus de ce monde à 30 ans ! Ça m'a choquée, mais cela ne m'a pas aidée. Quand j'ai fêté mes 30 ans l'an passé, j'aurais voulu lui crier que j'étais toujours vivante !"
Ces expériences de jeunesse façonnent durablement le rapport au corps, à l’alimentation et aux soins.
À 61 ans, Charlotte retrace une vie de combats contre l'effet yoyo. "J'ai testé de nombreux régimes, de Weight Watchers à Montignac en passant par les plans hyperprotéinés… Mais aucune tentative n'a fonctionné durablement. Je n'ai pas perdu les kilos pris lors de mes deux grossesses et la ménopause a été le coup de grâce… Si je fais un petit écart, je le paie cash."
Si sa soeur a hérité de la minceur maternelle, Charlotte, elle, porte l'embonpoint paternel. "Un été, en vacances, ma soeur a constaté que je mangeais exactement comme elle. Elle a juré de ne plus jamais critiquer mon poids."
Dans l’espace public, les personnes en situation d'obésité sont en permanence ramenées à leur corps, surveillées et jugées dans les gestes les plus ordinaires. "On nous imagine dévorant de la junk food 24h/24", proteste Charlotte qui n'ose plus commander un hamburger au restaurant par peur du jugement.
Même constat chez Ana : "Tu dois crier haut et fort ton désir de maigrir et te montrer continuellement irréprochable sur les aliments que tu manges. Sinon, les gens estiment que tu ne fais aucun effort."
Maud Van Rillaer déconstruit fermement ce mythe de la volonté : l'obésité est multifactorielle. "Entre la génétique, le dérèglement hormonal et le stress métabolique des régimes passés, le poids ne dépend pas que de l'assiette", rappelle la psychologue.
À la stigmatisation sociale s’ajoute une autre épreuve : les violences médicales à caractère grossophobe. Trop souvent, la perte de poids devient l'unique prescription, au risque de négliger d'autres pathologies.
Maud Van Rillaer dénonce les discours simplistes du "manger moins, bouger plus". Selon elle, la science a démontré que les régimes restrictifs sont les premiers déclencheurs des troubles alimentaires. Et même si différents problèmes de santé sont liés au surpoids, tout ne peut pas s'expliquer via ce prisme.
Frédéric a pris conscience de ses remarques grossophobes en entamant son parcours de soins lié à du diabète. Depuis le début de son traitement, Frédéric a modifié son mode de vie et ses paramètres sanguins s'améliorent. "Mais les remarques formulées par les médecins sur ce qu'ils imaginent que je mange sont incessantes, regrette Frédéric. 'Vos résultats au niveau cardiologique sont étonnamment bons, vu votre poids' me dit le cardiologue. 'Et pour votre diabète, c'est facile, il suffit de perdre du poids'. Comme si je ne le savais pas !"
"Le gynécologue qui m'a suivie depuis ma première grossesse faisait sans cesse des remarques sur mon poids, confie Charlotte. Je n'en pouvais plus de ce discours. J'ai fini par changer de praticien." Fanny a également cherché longtemps une gynécologue à l'écoute de ses besoins, sans subir continuellement des réprimandes sur ses rondeurs.
"Il y a quelques années, j'avais une tendinite au poignet, se souvient Ana. J'effectue un travail de bureau. La prescription du médecin : perdre du poids ! Quand un médecin me parle de mes kilos, je fais un blocage. J'ai tellement de mauvaises expériences depuis l'enfance."
Les personnes en situation d'obésité renonceraient-elles à se soigner ? "On craint la violence médicale, on ne consulte qu'en dernier recours, quitte à négliger nos maladies", avance Ana, reconnaissante envers les médecins capables d'écouter ses problèmes de santé sans réduire chaque consultation à son seul poids.
À force d’injonctions, de contrôles et de remarques, le poids finit par occuper pleinement et durablement tout l’espace mental des personnes en situation d'obésité. "En début de suivi, je demande souvent à mes patients quelle place occupe la nourriture dans leurs pensées, révèle Maud Van Rillaer. Il n'est pas rare qu'on me réponde 90 %. Le contrôle de l'alimentation devient ainsi une préoccupation permanente, voire une obsession pour certaines personnes."
Le conditionnement pousse Charlotte à compter sans cesse : "Au restaurant, je parcours le menu en calculant les calories et en écartant certains plats que je juge trop gras."
À la pression sociale s'ajoute souvent la honte. Ana a caché ses crises alimentaires derrière un "profond sentiment d'échec". En vacances, Charlotte a évité le bord de la piscine en maillot de bain pour ne pas "montrer ça aux autres". Porter une jupe courte pour les interclubs de tennis est une torture pour elle. Ce malaise ruine son plaisir de jouer.
Le shopping ou un verre en terrasse génèrent un malaise chez celles et ceux qui s'éloignent de la "norme". Fanny souligne les difficultés de trouver des vêtements adaptés à sa taille et ses goûts. Ana n'achète plus que des tenues sur Internet. Pour Charlotte, le shopping entre copines est une épreuve. "Les vêtements qui me plaisent ne me vont jamais." Frédéric teste toujours la solidité des chaises et privilégie des modèles sans accoudoir.
Pour transformer en force les blessures de la grossophobie, Fanny s'est engagée dans le militantisme avec Fat Friendly. Son premier combat ? Réhabiliter les mots gros et grosse. "On les utilise toujours de manière dénigrante. M'identifier comme grosse m'a permis de m'affirmer et d'intégrer une communauté bienveillante."
Grâce à un suivi psychologique régulier, Ana, quant à elle, a pu prendre de la distance. "Aujourd'hui, l'alimentation occupe moins de 50 % de mon esprit. Je privilégie ma vie sociale avec mes amis et j'apprécie les moments agréables au restaurant." Depuis quelques années, la trentenaire a renoncé à peser les aliments, compter les calories et acheter des produits light. Elle a délaissé la balance pour soigner sa "carapace" psychologique. Elle favorise désormais sa qualité de vie et l'acceptation de soi.
Ce besoin de dignité anime aussi Charlotte. Elle appelle à une médecine plus inclusive, attentive aux patients dans leur globalité. Une telle approche pourrait contribuer à desserrer l'emprise du conditionnement lié à l'alimentation, encore très présent dans son quotidien.
Ces voix rappellent que le chemin commence par la bienveillance envers soi-même.