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Santé publique

Pollution sonore : on souffre en silence

Phénomène subjectif, le bruit a des effets délétères sur la santé. Dans les grandes villes, il est omniprésent et banalisé. Entre trafic routier, chantiers et sirènes, comment réussir à appréhender cette pollution aussi insaisissable ? 

Publié le: 23 novembre 2025

Mis à jour le: 23 novembre 2025

Par: Julien Marteleur

7 min

une fille se couvre les oreilles

Photo: (c)AdobeStock // On estime l'impact économique du bruit aux environs de 700 millions d'euros par an en Belgique.

55 décibels. Soit un niveau sonore quasi équivalent à une discussion entre deux personnes. C'est ce que subissent toute la journée les oreilles de 64 % des Bruxellois, selon les analyses de Bruxelles Environnement. L'institution estime que la pollution sonore coûte en moyenne huit mois de vie "en bonne santé" aux habitants de la capitale : hypertension, accidents cardio-vasculaires, ou encore le stress lié au bruit constant qui pousserait certaines et certains à consommer antidépresseurs ou anxiolytiques… "Le bruit, c'est un tueur pas silencieux du tout", ironise Catherine Lecointre, cheffe du service d'analyse du bruit pour Bruxelles Environnement. La formule n'est pas trop forte puisque l'OMS considère qu'en Belgique, 1.600 décès par an peuvent être attribués aux effets du bruit sur l'organisme. Ce qui en fait la seconde menace environnementale sur le territoire, après la qualité de l'air.

Ceci n'est pas un bruit

"Ce que le bruit a de particulier, c'est que sa notion est assez subjective et que certaines limites sont par conséquent assez floues : en termes de nuisance sonore, on peut être à la fois gêné et gêneur, sans qu'on s'en rende compte", souligne Catherine Lecointre. Mais à partir de quand un "son" peut-il être considéré comme un "bruit" ambiant ? L'OMS estime par exemple qu'au-delà de 53 décibels Lden (c'est-à-dire calculés de manière pondérée sur une période de 24h), le niveau sonore a des effets néfastes sur la santé. Si on zoome en Europe, la distinction se précise. C'est la Commission européenne qui donne le "la" en la matière : dans sa Directive relative au bruit environnemental, le "bruit dans l’environnement" est décrit comme un "son extérieur non désiré ou nuisible résultant d’activités humaines, y compris le bruit émis par les moyens de transports, le trafic routier, ferroviaire ou aérien et provenant de sites d’activité industrielle". 

Sourd comme un pot… d'échappement

À Bruxelles, les 360.000 véhicules qui circulent au quotidien dans la capitale figurent parmi les premiers coupables : avec le passage des avions, le trafic routier représente la plus importante source de pollution sonore dans la région. Un brouhaha incessant qui n'est pas sans conséquences, puisqu'on estime l'impact économique du bruit aux environs de 700 millions d'euros par an en Belgique. "Cela va de la dépréciation immobilière de certains quartiers particulièrement exposés au trafic aérien ou routier, en passant par une perte de productivité au boulot parce qu'on dort mal. Sans parler, bien sûr, des coûts pour la collectivité en termes de soins de santé", pointe Pierre Jamar, bioingénieur chez Canopéa, la fédération des associations environnementales belges. 
Le diagnostic n'est pas propre à Bruxelles, qui ne figure même pas dans le top 10 des villes européennes les plus bruyantes — Paris, Rome et Barcelone sont les championnes toutes catégories en la matière. La Wallonie, elle aussi, doit faire face à ses propres enjeux (voir encadré) D'ailleurs, face à la cacophonie ambiante, la Commission impose depuis plusieurs années à ses États membres de cartographier et d'évaluer les niveaux d'exposition de la population au bruit, essentiellement du transport routier. 

Cartographier l'insaisissable 

Mais comment cartographier efficacement une donnée aussi inconstante et insaisissable ? En 2020, à l'aube du "lockdown", Bruxelles Environnement a donné le ton avec la technologie du "remote sensing" : de petits radars optiques infrarouges disposés stratégiquement ont  permis de définir la vitesse, l'accélération, les différentes caractéristiques techniques du véhicule et, surtout, sa pollution sonore en conditions réelles. Sans surprise, les camions produisent l'équivalent sonore de 5,5 voitures. Pour les bus ou les motos, ceux-ci sont, en général, 2,5 fois plus bruyants. 
Pour calmer le jeu, il faut ralentir. Alors, dans la foulée, la capitale a adopté le plan Quiet.Brussels et 80 à 90 % des voiries passent en zone 30. Et ça marche, n'en déplaise  aux plus pressés. La pollution sonore a diminué de 1,5 à 4,8 dB selon les voiries. Le nombre de Bruxellois exposés au bruit a, quant à lui, diminué de 10 à 20 %. "Un gain sanitaire important pour un investissement minimal", se réjouit Jean-Laurent Simons, planificateur au service Plan bruit de Bruxelles Environnement. 
 

Le bruit en temps réel

Fort de ces résultats positifs, Bruxelles Environnement continue sur sa lancée. En septembre dernier, l'institution a lancé le site NoiseMonitoring, qui permet à qui le souhaite de visualiser les niveaux sonores de la capitale quasi en temps réel. 22 stations de mesures ont été installées : les capteurs distinguent les bruits continus — comme le trafic routier — des bruits événementiels, comme le passage d'un avion ou d'un train. Les valeurs sont exprimées en dB(A), c'est-à-dire des décibels qui reflètent la perception de l'oreille humaine. Verdict : tout le monde n'est pas logé à la même enseigne en matière de bruit. Pour les résidents de communes comme Haren, Evere ou Neder-Over-Heembeek, c'est la double peine : ils sont non seulement exposés à un important trafic routier, mais aussi et en particulier au bruit du survol aérien. La question des nuisances sonores causées par l'aéroport de Zaventem résume bien la difficulté de faire coexister bien-être des habitants et enjeux économiques, surtout quand différents niveaux de pouvoir sont concernés. Une histoire belge, en somme…  

Et maintenant ?

"À partir de 45 dB(A), on peut être réveillé par un bruit. Or, certaines zones affichent encore régulièrement un fond sonore de 50 à 55 dB(A), même la nuit. On avance dans le bon sens, mais on n'en a pas fini avec le bruit à Bruxelles", précise la cheffe du service d'analyse du bruit Catherine Lecointre. Et maintenant ? Jusqu'en 2027, le plan Quiet.Brussels entre dans une nouvelle phase, durant laquelle de nouvelles normes de bruit sur les chantiers — qui pullulent à Bruxelles — seront appliquées. Sans oublier la pérennité des mailles apaisées (ces zones où seule la circulation riveraine est autorisée) qui ont essaimé grâce à Good Move. Par ailleurs, le plan prévoit la création de zone ultra-calmes (Q-Zones) où revêtements anti-bruit et mobilité douce ont la part belle. Des mesures suffisantes pour un retour au calme ?