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Culture

La santé en bande dessinée : sans filtre ni tabou

Addiction, chirurgie esthétique, cancer du sein, couple, post partum… En Marche a sélectionné une série de bandes dessinées et de romans graphiques qui traitent sans détour de sujets de santé.

Publié le: 19 mai 2026

Mis à jour le: 19 mai 2026

Par: Sandrine Cosentino, Soraya Soussi et Julien Marteleur

7 min

Une femme lit une BD

Photo: ©AdobeStock

L'addiction s'il vous plait

Dans "L'addiction, s'il vous plaît", le dessinateur Fred Lassagne alias Terreur Graphique, livre ses confessions d'un alcoolique qui se soigne. Sans complaisance ni pudeur, il se dévoile pour comprendre comment il en est arrivé à boire. Boire pour fuir, pour oublier, pour suivre le chemin d'un paternel collé au zinc du matin au soir. Mais aussi boire pour rien, par habitude...

À la manière de ses "Groupes de paroles" animaliers qui paraissent tous les samedis dans Libération, Terreur Graphique se représente ici, lui et presque tous ses congénères, en chien. Avec émotion, il manie jeux de mots et références pop pour repousser le tragique et la tristesse, sans tomber dans le piège du pathos. Le trait est vif, volontairement brut et la bichromie rouge et bleue accentue les tensions et les débordements. Avec un récit qui titube entre rechutes et lueurs d’espoir, Terreur Graphique remonte le fil de sa dépendance avec sincérité et propose un chemin inspirant vers la sobriété.

Terreur Graphique
Éd. Casterman 2026 
144 p 
23 €

Le complexe

"Donnez-moi cinq jours et je vous donnerai une vie où tout devient possible", promet le docteur Nazer, chirurgien esthétique au sein d'un lieu aussi fascinant qu'opaque, le Complexe. Séduits par la perspective d'un corps enfin accordé à leurs désirs, Inès, Nadège et Toni espèrent un traitement miraculeux. Mais d'espoirs en obsessions, il n'est pas si simple de quitter ce lieu où le corps humain est un business.

Au-delà de l'esthétisme, le récit dystopique de Lucie Albrecht explore une préoccupation contemporaine : l'impossibilité de se satisfaire de qui l'on est.

Avec une palette de couleur tout en nuances de vert et d'orange, l'autrice alterne entre des passages très réalistes et des conceptions tout à fait imagées où l'acte chirurgical est dépeint comme une opération invasive pour le corps. Même si le trait est un peu forcé, la frontière est mince entre cette fiction et ce qui se pratique déjà. Attention aux âmes sensibles : certains extraits peuvent être gore !

Lucie Albrecht 
Éd. Casterman 2026 
208 p 
25 €

Manger

Dans son premier roman graphique, Éléonore Marchal aborde avec justesse les troubles du comportement alimentaire (TCA). À travers le personnage de Miss, que l'on suit de l'enfance à l'âge adulte, l'autrice explore les mécanismes de l'anorexie, de la boulimie et de l'hyperphagie.

L'ouvrage — récompensé par le prix Espiègle 2025 de la première oeuvre en BD — utilise les codes du conte et un univers graphique onirique pour illustrer la dysmorphophobie et le rapport complexe au corps. Il met en lumière l’importance de l’héritage familial — notamment la relation mère-fille — et dénonce les injonctions de perfection pesant sur les femmes.

Grâce à une utilisation symbolique de la couleur, perçue comme un outil d'émancipation face à la maladie, ce récit se veut à la fois instructif et militant. Un ouvrage pour briser les tabous, comprendre ces pathologies et accompagner vers le rétablissement.

Éléonore Marchal 
Éd. Cambourakis 2024 
264 p 
25 €

HP

Avec la série "HP", Lisa Mandel nous plonge dans les coulisses de l’hôpital psychiatrique, un univers qu’elle connaît bien puisque ses parents et ses proches y ont exercé comme infirmiers pendant plus de 30 ans. À travers leurs anecdotes recueillies sans langue de bois, l'autrice retrace l’évolution de la psychiatrie en France entre les années 1960 et 1980.

"HP" permet de comprendre comment le regard sur la maladie mentale a lentement basculé de la répression vers le soin. Le récit nous fait voyager de l’ère des "asiles", marquée par l’enfermement et des méthodes parfois brutales, vers l'émergence d'une prise en charge plus humaine dans les années 70. Malgré des thématiques graves — manque de moyens, précarité et déshumanisation — Lisa Mandel utilise un dessin minimaliste et un ton teinté d'humour qui rendent le témoignage accessible au grand public sans en occulter la réalité crue.

Lisa Mandel 
Éd. L'Association 2009
88 p 
14 € par tome

La guerre des tétons (3 tomes)

À 29 ans, la vie de l'autrice de BD Lili Sohn bascule lorsqu'elle apprend qu'elle est atteinte d'un cancer du sein. Refusant la pitié, elle décide de donner un peu de gaité à ce qui lui arrive et raconte son combat à travers des dessins humoristiques, d'abord sur un blog puis dans "La guerre des tétons".

Lili surnomme sa tumeur "Günther" pour mieux l’affronter. Sur un ton léger mais sans tabou, elle dépeint toutes les étapes de la maladie : l'annonce aux proches, le quotidien sous chimiothérapie, les questions de fertilité et la reconstruction de la poitrine.

Cette trilogie — tome 1 Invasion, tome 2 Extermination et tome 3 Mutation — offre un regard décomplexé et instructif sur le vécu des patientes. C'est aussi un outil précieux pour l'entourage, qui propose des conseils pour mieux accompagner les malades sans tomber dans le pathos. Une lecture pleine d'"énergie cosmique" qui parvient à dédramatiser l'épreuve tout en restant profondément humaine.

Lili Sohn 
Éd. Michel Lafont 2015
224 p 
14,95 € par tome

Nos amours modernes

Ici, on oublie le romantisme dégoulinant de clichés. "Nos amours modernes", c’est plutôt une autopsie du couple hétéro en 2026. À la manoeuvre, Titiou Lecoq, journaliste et essayiste spécialiste des questions d’inégalités. Elle embarque journalistes, chercheurs et une vingtaine de BDistes. Chacun avec son trait et son obsession. Résultat : une BD kaléidoscope. Une page fait rire (jaune) sur Tinder, la suivante expose une statistique glaçante sur l’argent ou la charge mentale. Et au fil des styles, une idée s’impose : non, le couple n’est pas un terrain neutre.

Les inégalités sont là, à tous les niveaux : sexualité, désir, maternité, fidélité, économie… Tout est passé au crible. On se reconnaît, on se questionne, on grince un peu des dents. Une BD pour démarrer une saine discussion dans un couple ou en début de relation, histoire de poser les bonnes bases.

Titiou Lecoq, Stéphane Jourdain, Renée Greusard, Guillaume Daudin
Éd. L'Iconoclaste 2026
272 p
28,90 €

Saigneurs

Dans "Saigneurs", de la dessinatrice Lou Lubie, vampires et humains ont choisi de vivre égaux après des millénaires de domination des vampires. Derrière ce "vivre ensemble" imposé, les comportements ancrés sont coriaces : domination, violence, et cette mécanique bien rodée qui consiste à faire porter la faute aux victimes. C'est le cas de Hanghel, l'un des trois protagonistes de la coloc' que l'on suit. Après s'être fait mordre par un vampire, le jeune garçon sombre dans la dépression… Ses colocs, Maggy mi-humaine, mi-vampire et militante pour les droits des humains, et Iulia, humaine au grand coeur, se démènent pour le soutenir et affrontent à leur tour leurs propres secrets.

Lou Lubie transpose la discrimination et les inégalités entre hommes et femmes. Le dessin quadrichromique et les dialogues vivants rendent le propos criant d’actualité. Finalement, ce sont les rapports de domination en général et leurs effets néfastes qui sont reconnaissables. Une BD qui rappelle que changer les monstres ne suffit pas : c’est le système qu’il faut mordre.

Lou Lubie 
Éd. Delcourt 2026 
160 p 
22,50 €

Amère

Qui aurait cru qu'une BD sur la détresse du post-partum fasse autant rire ? Dans "Amère", Lucrèce Andreae raconte sans filtre sa propre expérience à travers le personnage attachant de Garance. Sa vie était parfaite : un boulot en or, un compagnon charmant (qui gagne bien sa vie), une vie sociale bien dosée… Bref, les planètes étaient alignées pour opérer le grand saut : celui de la parentalité. Elle la voulait bienveillante, avec des nuits douces et surtout de l’amour inconditionnel et infini. Une fois enceinte, elle s'abreuve d'ouvrages sur de nouveaux concepts d'éducation alternative. Elle est prête Et puis, c’est l'effondrement. Elle hérite d’un bébé qui hurle, de nuits blanches, d’un corps en vrac et d’une fatigue intense.

Côté lecteur, plus ça dérape, plus c’est drôle. Avec un humour piquant, Lucrèce Andreae démonte toutes les injonctions à être une "bonne mère". Le dessin, faussement basique, accentue le décalage entre fantasme et réalité, comme un carnet de bord qui partirait en vrille. On s'y attache. Derrière les éclats de rire, ça cogne fort : charge mentale, couple qui tangue, identité qui se dilue. Mais l'autrice ne moralise jamais. "Amère" dessine la difficulté d'être mère et propose d'en rire aussi, sinon on est foutues !

Lucrèce Andreae 
Éd. Delcourt 2026 
233 p 
27,95 €