Droits du patient
Ateliers d’écriture et scènes slam offrent aux jeunes et aux adolescents un espace pour exprimer leurs émotions et renforcer leur bien-être, à condition que l'encadrement soit attentif et adapté.
Publié le: 16 décembre 2025
Par: Candice Leblanc
7 min
Photo : ©AdobeStock // L'écriture poétique peut s’avérer un formidable outil thérapeutique
La poésie a toujours été un médium privilégié pour sonder et exprimer les tourments de l’âme humaine. Langage des émotions et des sentiments par excellence, elle peut s’avérer un formidable outil thérapeutique ! Et pas seulement grâce à son effet cathartique : plus que tout autre genre littéraire, la poésie invite à jouer avec la langue et ses conventions, à inventer des images, voire des mots. La page devient "terrain de jeu" pour sonder notre intériorité, notre rapport au monde ou encore notre identité, surtout quand tout ceci est en construction et/ou ne s’inscrit pas dans les normes dominantes.
Camille Pier, poète et artiste pluridisciplinaire belge, en a fait l’expérience, aussi bien dans son parcours de personne transgenre que dans son trouble dissociatif de l’identité (TDI). "La poésie permet d’exprimer des idées, des émotions et des sensations que l’on ne t’apprend pas à nommer. Tant que tu ne mets pas de mots sur ta transidentité, ce non-dit suspend au portemanteau toute une série de problématiques concernant l’estime de soi, tes rapports à ton corps et celui des autres, à ta famille et au monde extérieur… Avec toutes les souffrances psychosociales que le silence peut engendrer. Idem avec le TDI : écrire m’aide à me réguler. C’est le premier espace où mes différentes identités et non-normativités ont pu s’exprimer."
La poésie se prête à l’expression des souffrances psychiques induites par la dépression, le burn-out, l’anxiété et les troubles psychiatriques en général. "Toute démarche artistique favorise la connaissance de soi et l’introspection, constate Béatrice Van Leuven, logopède au service bruxellois de santé mentale Le Méridien, qui gère un collectif de jeunes dans une démarche de prévention en santé mentale via diverses activités. Les fragilités psychologiques et psychiatriques s’accompagnent souvent d’une sensibilité à fleur de peau, qui stimule la créativité. La poésie, par la liberté formelle qu’elle autorise, accueille volontiers des discours jugés incohérents, des paroles 'décousues', peu construites."
L’engouement des jeunes pour l’écriture poétique n’est pas nouveau. Le plus fameux exemple est le poète français Arthur Rimbaud qui a écrit l’essentiel de son œuvre avant l’âge de 17 ans ! Plus récemment, il y a eu le phénomène Rupi Kaur. Cette “instapoétesse” canadienne se fait connaitre en postant ses textes sur les réseaux sociaux. En 2014, elle publie, à 21 ans, son premier recueil de poésie, "Lait et miel", suivi, trois ans plus tard, du "Soleil et ses fleurs". Les deux recueils se sont vendus à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde ! Puis est arrivée la pandémie de Covid... Les confinements dégradent la santé mentale des 15-25 ans et accroissent leur intérêt pour la poésie. Les milliers de comptes dédiés sur TikTok et Instagram, le succès des ateliers d’écriture et surtout des scènes ouvertes de slam en témoignent. Même la Fédération Wallonie-Bruxelles finance des ateliers et coorganise un concours annuel de slam dans les écoles secondaires.
Pour rappel, le slam peut se définir comme "un texte personnel, souvent poétique, qui se déclame sur scène, devant un public", selon Nadjad, slammeur et animateur au sein du collectif Slameke qui, en 2024-25, est intervenu dans une cinquantaine d’écoles. Le slam s’accompagne parfois de musique ou d’un fond sonore, créant alors de potentielles convergences vers le rap ou la chanson. "Pratiquer le slam développe l’aisance à l’oral et la capacité à parler en public, poursuit-il. Il favorise aussi l’écoute, car on ne vient pas seulement dire son texte : on vient aussi écouter celui des autres ! Autant les réseaux sociaux nous enferment dans nos biais, autant une scène slam nous confronte à d’autres vécus et ressentis. Les ados sont souvent surpris de découvrir l’intériorité de leurs pairs. Et, parfois, se reconnaissent dans leurs difficultés."
Nadjad, slammeur et animateur au sein du collectif Slameke
Les recueils de poésie de Camille Pier : "Scandale !" (éd. L’arbre de Diane, 2022) et "Feu l’amour !" (éd. Maelström Révolution, 2023).
"Écrire pour guérir" de Rupi Kaur (éd. Robert Laffont, 2023) est un cahier d’exercices poétiques pour toutes et tous..
Le collectif Slameke anime des ateliers d’écriture et organise chaque mois des scènes ouvertes de slam à Bruxelles. Plus d’infos sur slameke.be.
L-Slam, collectif multiculturel et intergénérationnel de poétesses, organise aussi des ateliers et des scènes ouvertes, notamment en région liégeoise. Plus d’infos sur leur page Facebook.
Mais la dimension collective et scénique n’est pas faite pour tout le monde. En 2022, le Méridien a organisé un atelier slam. "Nos jeunes ont joué le jeu et écrit de beaux textes, se souvient Béatrice Van Leuven. Mais l’étape de la mise en scène et du partage s’est avérée plus compliquée. Pas facile (ni nécessaire) de s’exposer devant un public ! Aussi bien pour des questions de caractère, d’éducation ou de culture qu’en raison de certaines fragilités psychologiques…"
De fait, écrire, dire ou partager de la poésie a des limites, particulièrement en cas d’épisode de décompensation (1). Camille Pier peut en témoigner : "Je n’ai pas pu soigner mes pulsions suicidaires avec la poésie ! Au bord du gouffre, je n’étais tout simplement plus capable d’écrire… J’avais besoin et j’ai demandé de l’aide auprès de professionnels de la santé mentale et de mes proches. Ce sont la thérapie et le soutien de ma communauté qui m’ont aidé à remonter la pente."
En atelier ou sur scène, il arrive aussi qu’un texte vienne réveiller un trauma ou toucher de trop près une blessure encore à vif. La vigilance est d’autant plus de mise avec des personnes vulnérables. Au Méridien, un membre de l’équipe assiste toujours aux activités y compris celles animées par des artistes. Cela dit, les meilleures balises (voir encadré) ne préviennent pas tout : on ne sait jamais ce qu’un mot, une phrase, une image, un ton même peut activer chez quelqu’un... Mais tel est le superpouvoir de la poésie : ouvrir des portes dans l’âme, la sienne et celle des autres. Et, le cas échéant, la soigner.
En santé mentale, la décompensation désigne une rupture de l’équilibre psychique, quand les mécanismes de défense et de régulation habituels d’une personne ne suffisent plus à faire face à un stress excessif ou un conflit interne. Cela peut se traduire par des troubles de l’humeur, de la perception, de la pensée et/ou du comportement.
Certaines balises peuvent réduire les risques que l’expérience de l’atelier d’écriture, du tour de table, de la scène ou même de la publication en ligne devienne trop douloureuse :
Ne rien imposer : les consignes d’écriture et le partage des textes avec le groupe doivent rester des invitations, pas des obligations. Comme le souligne Camille Pier, il faut "mettre en place un cadre bienveillant où le consentement est radicalement respecté."
Prévoir des personnes-ressources : avec un public vulnérable, outre l’artiste qui anime, il est utile de prévoir un tiers qui peut repérer et gérer d’éventuelles manifestations de décompensation : psy, éducateur ou éducatrice, angel (1), etc. "Quand on est au sein d’une communauté (queer, de patients, etc.), on peut aussi faire confiance à l’intelligence collective, ajoute Camille Pier. Car on est entouré de personnes dont l’expérience personnelle peut contribuer à (bien) prendre soin les uns des autres."
Utiliser des trigger warnings (TW), c’est-à-dire prévenir l’assemblée, avant de partager une œuvre, que celle-ci aborde un sujet sensible : suicide, inceste, violences sexuelles, etc. Les TW permettent aux personnes concernées de s’y préparer, voire de renoncer à lire ou écouter une œuvre (en ligne).
Accompagner : si quelqu’un vit mal l’expérience de l’atelier ou du partage, il faut accueillir sa difficulté et proposer son aide, une écoute, un moment à l’écart du groupe… Au sein d’une structure scolaire ou de santé mentale, un soutien ou un suivi psychologique peut aussi être suggéré.
Dans les milieux militants, l’angel est chargé de veiller au bien-être physique et mental des personnes participant à une activité ou un évènement.