Droits du patient
Partout les preuves scientifiques s’accumulent sur les vertus thérapeutiques de la création artistique dans le soin, mais la Belgique est encore à la croisée des chemins.
Publié le: 17 décembre 2025
Par: Clotilde de Gastines
6 min
Photo: © Alex Poliac (asbl le Pont des Arts) : Charlotte peint le profil d’une marionnette à l’aquarelle dans le cadre d’une intervention artistique à l’hôpital.
Chaque mercredi matin, depuis 27 ans, les artistes du Pont des Arts se rendent à l’Hôpital des Enfants de Bruxelles pour proposer aux jeunes patients un interlude personnalisé en musique, danse, jonglerie ou marionnettes. Seule la pandémie de Covid les a interrompus momentanément dans ce projet né pour "humaniser les lieux de soins et permettre aux enfants de rester dans l’imaginaire", explique Fabienne Audureau, administratrice de l’asbl. Le projet a essaimé dans les services pédiatriques de la région Bruxelles-Capitale, notamment en néonatologie — avec un conteur et une chanteuse, "car la recherche a prouvé que la voix humaine est très importante pour le développement cognitif des bébés prématurés."
En 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a listé tous les bienfaits de la musique, de l’écriture, de la danse notamment dans un imposant rapport qui compile 900 publications et plus de 3.700 études scientifiques réalisées dans le monde. Les interventions artistiques, conclut l’OMS, sont "souvent sans risque, avec un degré d’efficacité très élevé en regard de leur coût, et offrent des options de traitement et d’accompagnement intégrées et holistiques à des enjeux de santé complexes pour lesquels il n’existe pas de solution à l’heure actuelle."
Les perspectives sont enthousiasmantes : bien conçues et ciblées selon la pathologie et la situation de soins, ces interventions d’artistes ou d’art-thérapeutes sont bénéfiques, estime l’OMS. Par exemple, la diffusion de musique en chirurgie fait baisser l’hormone du stress chez le patient, ralentit naturellement son rythme cardiaque et le place dans un état méditatif, ce qui améliore les chances de réussite de l’opération. De même, danser renforce l’équilibre et la solidité de la colonne vertébrale des femmes qui souffrent d’ostéoporose, jouer du piano améliore la motricité des mains et la dextérité des personnes atteintes de scléroses en plaques, chanter aide les malades de Parkinson à déglutir et articuler…
La contemplation d’une œuvre ou le fait de pratiquer un art déclenche une série de réactions hormonales. Elle stimule la dopamine (hormone du bonheur), la sérotonine (antidépresseur), l’endorphine et l’ocytocine, qui améliorent la gestion de la douleur. "Toutes ces hormones peuvent aider à traiter les pathologies psychiques, les pertes de mémoire et les maladies associées au stress", décrit le neurologue français Pierre Lemarquis, dans son livre "l’Art qui guérit". Une étude récente de l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, a ainsi constaté parmi les réponses physiologiques aux arts visuels : une meilleure pression artérielle et fréquence cardiaque, une régulation de la glycémie, une diminution du stress.
Pour les personnes souffrant de troubles psychologiques ou psychiatriques (légers à sévères ou liés à des traumatismes), la pratique du théâtre, de l’écriture ou du chant peut avoir des impacts psychologiques majeurs : amélioration de l’estime de soi et de la gestion des émotions, développement des capacités d’adaptation, et sociaux (diminution de l’isolement, renforcement du soutien social, amélioration des comportements). En Flandre, le Centre de soins psychiatriques de Geel a ainsi créé la chorale inclusive des Colibris — qui renforce les liens sociaux entre les patients, leurs proches, des soignants et des voisins du quartier, grâce à un financement de la Fondation Roi Baudouin.
Inclure les arts dans les soins génère aussi des bienfaits cliniques positifs pour les soignants, les proches, et la communauté plus largement. En avril 2024, le Dr Guy Druart, médecin coordinateur à la Maison du Grand chemin de Soignies, dans le Hainaut, a fait intervenir des danseurs et des musiciens dans une unité de vie pour résidents touchés par la maladie d’Alzheimer. "Des personnes recroquevillées dans leur fauteuil, dont les corps ne réagissent d’habitude plus à la voix, se sont animées subitement. Les visages s’illuminaient, les poings se desserraient. Certains se sont levés, ont dansé, crié, pleuré. Ça montre que quand les fonctions cognitives s’émoussent, il reste la mémoire émotionnelle. Ça a recréé des ponts entre ces personnes très fragilisées, le personnel soignant et leur famille."
En maison de repos et de soins, les études prouvent que ces interventions artistiques favorisent l’empathie, réduisent l’épuisement professionnel et l’anxiété liée à la mort, tout en renforçant la résilience, la conscience émotionnelle et la collaboration interprofessionnelle. De la même manière, des chercheurs français de Lyon et Grenoble ont découvert que la pratique de l’art-thérapie en cancérologie améliore nettement la qualité de vie au travail des soignants. L’ambiance dans les chambres change, ce qui facilite les soins, comme le décrit un article paru sur le site de vulgarisation scientifique The Conversation.
Dr Guy Druart, médecin coordinateur à la Maison du Grand chemin de Soignies
la comédienne Anne De Vleeschouwer
Beaucoup de structures culturelles ont tissé des liens avec des établissements de santé, mais les art-thérapeutes et les artistes mènent le plus souvent des projets hors les murs. En Belgique, 21 compagnies cultivent ainsi les techniques du théâtre-action et interviennent sur des thématiques de santé. En s’appuyant sur le vécu et la participation active des publics concernés, la Compagnie Maritime a créé des spectacles sur le burn-out, les traumatismes, ou encore sur la violence dans les relations amoureuses chez les adolescents et les adultes. "Participer à un atelier permet de faire un travail d’extériorisation, on sort ça de son cerveau, de son corps, c’est cathartique," explique la comédienne Anne De Vleeschouwer. Dans "Liker", deux comédiens jouent des saynètes qui se terminent (très) mal, puis ils demandent au public d’intervenir pour améliorer la fin, certains acceptent de monter sur scène et proposent des solutions tirées de leur expérience. "Ça délie les audaces ! ", s’enthousiasme-t-elle.
La muséothérapie prend aussi de l’essor depuis quelques années en Belgique. En 2022, la précédente échevine bruxelloise de la Culture Delphine Houba, avait lancé un projet-pilote pour permettre aux médecins de prescrire des visites gratuites au musée. 18 structures médicales et 14 institutions culturelles ont participé. Ce modèle a essaimé en Wallonie, notamment à Sprimont où le Centre d'Interprétation de la Pierre a décidé "d’intégrer la dimension du caring museum du modèle bruxellois" se réjouit Laura Bawin, l’animatrice en charge du projet. L’équipe est aussi en lien avec le Centre de santé intégrée des Carrières qui a lancé les prescriptions de nature.
En Belgique, le développement des interventions en milieu de soin est encore peu structuré, les financements et les initiatives culturelles à visée thérapeutique sont épars, et les artistes ne bénéficient pas d’une véritable reconnaissance institutionnelle dans le domaine du soin. "On fonctionne par projets, on façonne un travail de partenariat, de maillage avec l’associatif sur le terrain. Le monde politique a de la difficulté à appréhender nos métiers, et après chaque élection, on doit tout reprendre et tout réexpliquer", explique Laurent Bouchain, responsable du service culturel de l’hôpital de Leuze-en-Hainaut, qui regrette qu’il n’y ait pas de reconnaissance structurelle comme en Irlande de leur existence
La situation est amenée à évoluer. En juillet dernier, la Commission européenne a rendu sa stratégie publique sous le slogan "Culture et Santé. Le moment est venu d’agir". Elle demande aux Etats-membre de faire de la culture un pilier à part entière des politiques de santé publique en les finançant de manière pérenne.