Soins de santé
Au cœur d’un quartier populaire de Bruxelles, la résidence Sainte-Gertrude est devenue, depuis mai 2025, un centre d’art. Plongée dans une démarche unique mêlant artistes, habitants de la Maison Gertrude et soignants.
Publié le: 16 décembre 2025
Par: Sandrine Cosentino
5 min
Photo: ©Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Dans le jardin, une ancienne cabine téléphonique attire le regard. "C’est le projet 'Allô Gertrude ?!', une installation composée de plus de 500 récits de personnes logées à Sainte-Gertrude, dévoile Laurence, la guide du jour, elle-même habitante de l'établissement. Joëlle Sambi, autrice, poétesse et slameuse et Nicolas Pommier, artiste sonore, tous deux du collectif La_Traaace, ont enregistré les histoires de vie des uns et des autres. Il y a également de vieux téléphones dans différentes pièces du bâtiment, complète Laurence. Mais je n’ai pas encore eu le temps de tout écouter", avoue-t-elle. Cette création sonore illustre l’ambition de la Maison Gertrude : donner la parole aux aînés, souvent oubliés, et transmettre leur mémoire collective.
À travers l’écriture, la vidéo, la photo, le dessin, la peinture, la broderie... le centre d’art baptisé Maison Gertrude, intégré à la résidence du même nom, valorise la créativité de celles et ceux qui y vivent et y travaillent.
Le dramaturge Mohamed El Khatib a eu l’idée du projet après son spectacle "La vie secrète des vieux" où il s'est interrogé sur la façon d’inscrire durablement l’art dans le quotidien des seniors. En collaboration avec le Théâtre national Wallonie-Bruxelles, il concrétise son idée à la résidence Sainte-Gertrude, qui accueille 121 lits en plein coeur des Marolles.
Dès le couloir d’entrée, doré du sol au plafond, on ressent l’ambiance singulière de l’endroit. Les visites, ouvertes au public, permettent des rencontres inattendues et aident à changer le regard sur les maisons de repos, souvent perçues comme des lieux de fin de vie. "Il y a pourtant beaucoup de vie dans notre établissement", assure Géraldine Maes, coordinatrice paramédicale depuis six ans au sein de la structure. "Notre société manque d’attention pour les seniors, abonde Isabelle Collard, responsable des relations avec les publics au Théâtre national Wallonie-Bruxelles et partenaire de l’initiative. Ce centre d’art est aussi une réparation par rapport à l’invisibilisation des vieilles et des vieux."
Concrétiser une telle initiative nécessite du temps. Depuis juillet 2022, la résidence Sainte-Gertrude a accueilli onze artistes, chacun pour trois semaines. "Rester une si longue période leur permet de mieux connaître les habitants et le personnel, de partager leurs rituels, de développer une complicité", résume Isabelle Collard.
Laurence présente la grande broderie monumentale de six mètres sur deux, installée elle aussi dans le jardin. La créatrice Élodie Antoine a travaillé sur du filet de volière pour jouer avec l’ombre et la lumière. "Pendant une vingtaine de jours, de nombreuses personnes se sont relayées pour broder un dessin en lien avec le chat chasseur des lieux, révèle-t-elle. Autour de cette grande table, j’ai rencontré des personnes avec qui je n’avais jamais parlé."
Sous le porche, orné de dizaines d’abatjours, chinés çà et là, quelques habitants de la maison savourent le calme de la cour. Au-delà du travail de création, l’idée était aussi d’embellir les espaces, d’y apporter de la couleur et du dynamisme.
Parmi les oeuvres marquantes, le portrait pharaonique créé par Clément Papachristou, artiste du spectacle vivant, et de Carine Anckaert, habitante et experte en crochet, attire l’attention. 49.000 points au crochet et 425 heures de travail ont été nécessaires à sa réalisation. Mais au-delà des milliers de noeuds, c’est une belle amitié qui s’est tissée entre eux.
photo: ©Théâtre National Wallonie-Bruxelles
"Soyons clairs, je n’aime pas toutes les productions artistiques, avertit Laurence, notre guide résidente. Mais je crois tellement à cette aventure que je m’y suis investie pleinement pendant les créations artistiques et lors des visites guidées bimensuelles."
En arrivant au premier étage, une phrase inscrite sur le mur interroge : "On n’a rien contre l’art. On n’a rien pour non plus." Cette citation, issue d’un échange entre un habitant de la Maison Gertrude et le peintre français Bonnefrite questionne la rencontre entre deux mondes — l’art et le soin — qui se côtoient rarement.
En décembre 2023, l’artiste a investi l’espace devant les ascenseurs, zone de passage très fréquentée, pour ajouter du jaune bionique, du bleu électrique, du vert et de l’orange fluos sur les portraits de la photographe Yohanne Lamoulère. Il a également récupéré des croûtes sur la brocante de la place du Jeu de Balle pour les customiser et en faire de l'art. "L’art crée des groupes, il fédère autant qu’il exclut", témoigne Denis, habitant de l’établissement. "Bonnefrite voulait susciter des discussions. C’est réussi !, confirme Laurence. Certaines oeuvres font toujours débat aujourd’hui et nous ne sommes pas tous d'accord sur ce qui est beau et ce qui ne l'est pas."
Ergothérapeute depuis seize ans, François Dieu a profité de la présence des artistes pour exercer certains soins d’une manière créative : "Là où normalement je vais donner un exercice pour travailler les préhensions, les habitants ont pu tester des applications concrètes : repeindre un mur ou couper et assembler des pièces de bois par exemple."
Ce projet bouscule les habitudes, fait évoluer les pratiques. La cafeteria, pièce monovolume, permettait aux soignants de voir tout le monde. "Mais les habitants avaient envie de retrouver un salon, une bibliothèque, comme à la maison, reconnaît Géraldine Maes. Aujourd’hui, la dynamique de la salle est différente grâce aux étagères en bois qui organisent l’espace sans le cloisonner."
Toutes ces oeuvres et bien d’autres prouvent que la créativité n’a pas d’âge et que l’art est accessible à tous. Il prend soin des personnes, des lieux, des relations, moteur de bien-être et d’inclusion.
Visites guidées organisées 2 fois par mois les mercredis à 15h, réservation sur theatrenational.be. Des visites de groupes sont également possibles.
En novembre dernier, la MC a organisé le sommet Caruna et a notamment mis en lumière la Maison Gertrude. Une occasion de découvrir le projet en vidéo : mc.be/maison-gertrude.