Culture

L’immigration ouvrière sous les projecteurs

Entre humour, émotion et transmission, la pièce "Avant c'était un très beau parc ici" déconstruit les clichés sur les flux migratoires d'après-guerre en s'appuyant sur une rigueur historique documentée.

Publié le: 20 mars 2026

Mis à jour le: 31 mars 2026

Par: Sandrine Cosentino

3 min

Les deux acteurs du spectacle Avant c'était un beau parc ici sont sur scène, de part et d'autre d'un coffre

Photo: ©Naprod1 - Avec "Avant c’était un très beau parc ici", Ismaïl Akhlal et Oussama Benali livrent bien plus qu’un spectacle : ils racontent une histoire populaire de la Belgique.

Des hommes alignés, torse nu, soumis à l’examen de leurs mains et de leur dos, comme on évalue le bétail, pour savoir s'ils sont aptes à travailler. "Les candidats marocains étaient sélectionnés de cette manière, précise Ismaïl Akhlal, co-auteur et acteur de ce récit scénique. À la fin de l'examen, un tampon vert ou rouge apposé directement sur la peau décidait de leur destin : partir vers les mines belges ou rentrer au village."

Avec "Avant c’était un très beau parc ici", Ismaïl Akhlal et Oussama Benali livrent bien plus qu’un spectacle : ils racontent une histoire populaire de la Belgique. "Et comme c’est belge, il fallait que ce soit drôle, bien sûr ! Mais c’est aussi le cours d’histoire que nous aurions rêvé de suivre pour mieux comprendre nos origines", confient les deux comédiens et humoristes, non sans une certaine nostalgie.

Interroger nos perceptions

Si le spectacle s'inspire des trajectoires migratoires marocaines et turques, il retrace un bout d'histoire de la Belgique, façonné par des vagues d’immigration successives : italienne, espagnole, grecque, marocaine, turque ou algérienne. "Nous ne voulions pas figer ça dans une trajectoire familiale", insiste Ismaïl Akhlal. En renonçant aux images d’archives, les auteurs laissent à chacun la liberté de projeter sa propre histoire. Oussama Benali le confirme : leur récit touche également des primo-arrivants de toutes origines, qui s’y reconnaissent aussitôt. "On n’enferme pas les anecdotes dans une communauté, elles servent à donner du sens à une époque."

La pièce bouscule également avec finesse notre rapport aux accents : pourquoi certains sont-ils jugés "glamour" et d'autres "répulsifs" ? En les imitant — parfois en les exagérant — Ismaïl Akhlal et Oussama Benali tendent un miroir au public, l'invitant à se confronter aux poids des clichés et à ses propres stéréotypes.

Au fil de la représentation, les deux artistes rappellent que les immigrés d’après-guerre n’ont jamais "volé le pain des Belges". Ils ont été officiellement appelés pour reconstruire et développer le pays. Un message adressé autant aux jeunes générations issues de l’immigration — qui manquent parfois d’outils pour répondre aux discours de haine — qu’à tous les spectateurs qui ont grandi avec des récits partiels de cette histoire. Oussama Benali le souligne : "On peut être à la fois Belge, Marocain, Berbère — et fier de cette pluralité — sans devoir ni choisir ni s’excuser."

Le spectacle met en lumière le silence pudique de la première génération, celle qui a porté ses souffrances sans les raconter. Cette retenue crée une urgence : recueillir leurs voix avant qu’elles ne disparaissent. En encourageant ce devoir de mémoire, la pièce devient un geste de transmission : comprendre d’où l’on vient pour mieux se tenir debout aujourd'hui.

Prochaines représentations

Vendredi 17 et samedi 18 avril à 20h - dès 12 ans - à partir de 10 € 
Espace Magh, rue du Poinçon 17 à 1000 Bruxelles