Soins de santé
En Grande-Bretagne, des décennies d'austérité ont atteint la santé de millions de personnes. Le chercheur britannique Sir Michael Marmot s'attache depuis un demi-siècle à démontrer comment la santé se joue d'abord dans les conditions de vie, de travail et d’éducation et montre qu'une société plus juste peut allonger notre espérance de vie. Interview
Publié le: 26 janvier 2026
Par: Sandrine Warsztacki
8 min
Photo: Les concepts de Michael Marmot ont déjà inspiré une cinquantaine de villes. Ici : Manchester, l’une des premières “Marmot Places"
En Marche : Vous avez commencé votre carrière comme médecin. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers l’épidémiologie ?
Michael Marmot : J’ai travaillé en Australie dans un service de pneumologie, où nous recevions des patients atteints d’asthme ou de bronchopneumopathie chronique. On les soignait, on les renvoyait chez eux et... ils finissaient par revenir quelques mois plus tard. Je me disais qu’il devait y avoir autre chose à faire que de simplement "rafistoler" les gens. Quand j’étais étudiant, puis jeune médecin, à l’hôpital de Sydney, je voyais aussi de nombreux patients — souvent issus de l’immigration et mal à l’aise avec anglais — consulter pour des douleurs diffuses. J’avais le sentiment que leurs difficultés de vie s’exprimaient à travers leur corps. Ces expériences m’ont amené à m’intéresser aux causes sociales des maladies.
En Marche : Vous avez ensuite mené des travaux sur la santé au travail des fonctionnaires londoniens qui montraient que plus leur niveau dans la hiérarchie était bas, plus leur espérance de vie diminuait…
Michael Marmot : Le stress joue un rôle déterminant, mais ce n’est pas le stress en soi qui rend malade. Les cadres sont souvent stressés, mais se révèlent pourtant en meilleure santé car ils exercent un contrôle sur leur travail. Ce qui est vraiment délétère, comme l’ont montré les "Whitehall Studies", c’est de subir de fortes exigences sans pouvoir agir dessus. Imaginez un serveur dans un restaurant bondé — le client se plaint : "Où est mon plat ? Pourquoi le soupe est froide ? Ce n’est pas ce que j’ai commandé !" — tout le monde s’impatiente et lui, dans tout ça, n’a quasiment aucun contrôle sur la situation… Nos études montrent aussi que les sentiments de justice et de reconnaissance jouent un rôle crucial. Être correctement rémunéré, se sentir compétent et reconnu contribue directement à la santé.
En Marche : C’est la raison pour laquelle vous insistez sur le rôle des entreprises en matière de santé ?
Michael Marmot : Dans le rapport "Business of Health Equity", nous montrons que les entreprises peuvent agir sur la santé de trois façons. D’abord comme employeurs : en offrant un salaire décent, des formations, des opportunités d’évolution… et surtout en laissant les travailleurs participer aux décisions. Ensuite à travers leurs produits et services, qui ont un impact direct sur la santé des consommateurs. Et enfin par l’influence qu’elles exercent sur leur environnement, par leur responsabilité sociétale.
L’idée est simple : les aides doivent être universelles, mais renforcées pour celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Michael Marmot
En santé publique, l’industrie est souvent vue comme un adversaire. Mais la majorité des gens y travaillent. On ne peut pas se contenter de s’y opposer ! Il faut collaborer et les considérer comme des partenaires. Je suis convaincu qu’une économie saine est possible, à condition que les entreprises respectent ces trois principes.
En Marche : En Belgique, le gouvernement veut remettre 100.000 malades de longue durée au travail. En tant qu'expert des enjeux de santé au travail, comment relèveriez-vous un tel défi ?
Michael Marmot : Les gouvernements, en Belgique mais aussi au Royaume-Uni et ailleurs, s’inquiètent, à juste titre, du coût des allocations sociales. C’est un sujet complexe. De mon point de vue, il faut garantir des aides qui restent suffisamment généreuses pour permettre à chacun de vivre dans la dignité. Et, dans le même temps, tout faire pour encourager le retour à l’emploi. Le travail apporte une structure, un sentiment d’utilité, en plus d’une autonomie financière. Mais, dans ce débat, la question de la qualité du travail est essentielle. Forcer les gens à accepter des emplois pénibles, mal rémunérés, est un recul social. Il faut avoir une vision de société à long terme, s’interroger sur la nature du travail que nous voulons promouvoir : un travail porteur de sens et de santé.
En Marche : Vos travaux s’intéressent plus largement aux déterminants de la santé et leur impact sur l’espérance de vie. Comment expliquez-vous que, depuis 2010, celle-ci ne progresse plus au Royaume-Uni, voire recule dans certains groupes sociaux ?
Michal Marmot : Après la crise financière mondiale de 2008, comme dans de nombreux pays européens, un gouvernement britannique a été élu sur un discours simpliste : "Pour réduire nos problèmes financiers, il suffit de réduire la taille de l’État." Les budgets des collectivités locales ont été diminués de moitié ! Or ces collectivités fournissent des logements, des services pour les personnes âgées et les jeunes, entretiennent les routes et centres de loisirs… Les aides sociales sont devenues plus restrictives, la pauvreté a augmenté.
La santé de la population s’est fortement dégradée à partir de là et l’explication n’est pas très difficile à trouver... Dans les "Marmot Reviews", en 2010, nous avions identifié six domaines prioritaires pour améliorer la santé : donner à chaque enfant le meilleur départ dans la vie possible, renforcer l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie, améliorer l’emploi, garantir un revenu suffisant pour vivre, créer des lieux de vie sains et durables, et adopter une approche des déterminants sociaux pour la prévention. Les décennies d’austérité ont porté atteinte à chacun de ces six piliers !
En Marche : Six recommandations auxquelles vous avez ajouté, dans vos travaux ultérieurs, la protection de l’environnement et la lutte contre le racisme. Combattre les discriminations, est-ce aussi une question de santé ?
Michael Marmot : Oui, clairement. Le racisme structurel nuit à la santé de plusieurs façons. D’abord sur le plan psychologique : être discriminé à cause de sa couleur de peau ou de son origine est profondément traumatisant, et ce stress peut finir par s’exprimer physiquement. Ensuite, le racisme agit très concrètement sur les conditions de vie. Il augmente le risque de pauvreté et limite l’accès à l’éducation, au logement, à l’emploi et d’autres ressources essentielles. Enfin, cela peut aussi compliquer l’accès aux soins, quand une personne n’est pas accueillie ou prise en charge de la même façon à l’hôpital ou par un médecin, simplement à cause de son origine.
En Marche : Pour lutter contre les inégalités sociales et de santé, vous avez développé le concept d’universalisme proportionné. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Michael Marmot : L’idée est simple : les aides doivent être universelles, mais renforcées pour celles et ceux qui en ont le plus besoin. Si vous créez un service réservé uniquement "aux pauvres", il sera souvent de moindre qualité. À l’inverse, dans un système universel, tout le monde a intérêt à ce qu’il fonctionne bien.
Prenons l’exemple des repas scolaires. Je défends leur gratuité dans toutes les écoles, et pas seulement pour les enfants issus de milieux défavorisés. Cela évite la stigmatisation, simplifie l’administration et sert l’intérêt général. Offrir une alimentation de qualité à tous les enfants profite à l’ensemble de la société.
Cela dit, certains enfants ont besoin d’un soutien supplémentaire. Il y a une différence énorme entre un enfant qui rentre chez lui avec des livres, un ordinateur et des parents instruits, et un autre qui n’a rien de tout cela. Ces enfants doivent bénéficier d’un accompagnement adapté.
L’essentiel est de ne pas les isoler dans une "école pour pauvres". Il faut les maintenir dans l’école commune, universelle, tout en répondant à leurs besoins spécifiques. C’est cela, l’universalisme proportionné : un système universel, mais réellement équitable.
Les villes "Marmot" : de la théorie à la pratique
Manchester, Leeds, Luton, le comté de Northumberland… Une cinquantaine de villes ou de territoires britanniques se revendiquent aujourd’hui Marmot Places. Inspirées par les travaux du professeur Michael Marmot, ces collectivités font le pari d’agir sur les causes profondes des inégalités de santé. Logement, emploi, éducation, aménagement du territoire : la santé n’y est plus cantonnée aux soins, mais pensée comme un enjeu transversal.
Sur le terrain, cette approche se traduit par des politiques locales intégrant santé, environnement et lutte contre les discriminations. La démarche repose sur une collaboration étroite entre élus, services publics, entreprises et citoyens. Objectif : offrir à chacun des conditions de vie favorables à la santé, dès l’enfance et tout au long de la vie.
En Écosse, le gouvernement s’est quant à lui officiellement engagé à intégrer l’équité en santé dans l’ensemble de ses politiques publiques, ouvrant la voie à ce qui pourrait devenir, qui sait, la première "nation Marmot"...
Pour en savoir plus, découvrez notre article Marmot Places : l’équité en santé à l’échelle du territoire paru dans Éducation santé, la revue de promotion de la santé de la MC.