Soins de santé
Centrer l’aide et les soins sur les objectifs de la personne qui en a besoin plutôt que sur ses problèmes de santé. Cette nouvelle manière d’accompagner les patients est de plus en plus répandue dans certains domaines, comme celui des soins à domicile.
Publié le: 21 novembre 2025
Par: Valentine De Muylder
6 min
Photo : ©AdobeStock // "Si nous sommes les experts de la maladie et du soin, le patient est l’expert de sa propre vie"
"Si nous sommes les experts de la maladie et du soin, le patient est l’expert de sa propre vie", peut-on lire sur le site francophone dédié à l’Ascop, pour "aide et soins orientés vers les objectifs de la personne". D’abord théorisé aux États-Unis sous le nom de goal oriented care, ce concept suscite un intérêt grandissant chez nous depuis une dizaine d’années.
Les termes sont encore peu connus du grand public. Mais l’approche, elle, fait son chemin dans la pratique. Comme son nom l’indique, elle consiste à placer au cœur de la relation d’aide et de soins la personne elle-même, dans sa globalité, et à prendre en compte ses ressources et souhaits, sans se limiter à ses problèmes de santé.
Béatrice Theben, ergothérapeute
Qu’est-ce qui est important pour vous ? La réponse à cette dernière question varie d'un patient à l’autre, observe l’ergothérapeute : il peut s’agir d’oser reprendre les transports en commun, de pouvoir envoyer des sms ou photos avec son téléphone, d’accompagner ses enfants à la piscine, de faire un gâteau, de se laver ou s’habiller seul le matin… Tenir compte de ces priorités permet d’élaborer un plan le plus adapté et motivant possible, afin de contourner les obstacles et de retrouver de la satisfaction au quotidien.
Dans le cadre du travail de Béatrice Theben, le plan d’aide et de soins comprendra généralement différents types d’action : de la rééducation, des aides techniques (matériel adapté, outil de planning…) ou humaines (soins à domicile…). Il nécessite donc non seulement un dialogue avec la personne, mais aussi une concertation entre les différents soignants et proches impliqués. Cette collaboration, autre facette de l’Ascop, a pour but d’éviter une prise en charge fragmentée.
Pour aller plus loin
Le site ascop-francophonie.org, une initiative du Département de Médecine générale de l’ULiège, soutenue par le Fonds Dr. Daniël De Coninck et la Fondation Roi Baudouin, rassemble de l’info sur l’Ascop, des témoignages, ainsi que des liens vers de nombreux outils destinés à faciliter le dialogue et la formulation d’objectifs, comme les cartes BabbelBoost, ou encore le carnet de vie d’Eneo.
Pour entamer le dialogue, elle utilise par exemple le BabbelBoost, un jeu d’images sans texte créé par l’asbl Brusano : "Je demande à la personne de pointer trois images qui représentent soit une difficulté qu’elle rencontre, soit un objectif qu’elle souhaite atteindre. Cela permet parfois d’exprimer des choses que l’on ne pense pas à dire. Une personne tétraplégique, qui vit seule, a ainsi pointé la carte représentant un couple, et exprimé son envie de rencontrer quelqu’un."
L’Ascop, ce n’est pas "l’autonomie à tout prix", précise Béatrice Theben. L’idée est plutôt de "ne pas être continuellement soumis aux choix des autres sous prétexte qu’on est dépendant, du fait d’une maladie ou d’un handicap." Mais formuler des objectifs de vie ou de santé peut être compliqué, reconnaît-elle : "Cela demande un certain recul, une certaine littératie en santé (voir ci-dessous). Changer une dynamique installée est parfois difficile. Mais avec le temps, l’approche favorise le lien et permet à un public fragile de reprendre confiance en soi et dans les autres."
La "littératie en santé" désigne les connaissances et compétences qui permettent de comprendre les information sur la santé et de prendre des décisions concernant sa santé. En Belgique, selon Sciensano, on estime qu’un tiers de la population de plus de 15 ans a un faible niveau de littératie en santé.
L’approche trouve aujourd’hui à s’appliquer dans différents domaines, comme celui des soins à domicile, des soins palliatifs, ou encore de la médecine de première ligne. Mais elle n’est "ni adaptée à toutes les situations ni à tous les patients", peut-on lire dans un rapport de l’ULiège sur les enjeux éthiques de l’Ascop. Le besoin d’intimité du patient, ou encore celui de se laisser porter dans un moment de grande vulnérabilité doivent par exemple être entendus, notent les professionnels de terrain (médecins, psys, infirmières…) à l’origine de ce rapport.
"L’objectif n’est donc pas d’en faire la nouvelle référence en matière de soins, poursuivent-ils, mais plutôt de l’intégrer dans un mouvement plus large visant à changer la posture des soignants et des accompagnants." Et d’ajouter que la réussite d’un tel changement d’orientation vers un système de soins recentré sur l’humain nécessite de soutenir les soignants, pour qu’ils puissent y consacrer de l’écoute et du temps. Prendre le temps fait heureusement partie du travail de Béatrice Theben, mais cela devient un luxe pour beaucoup de soignants, regrette-t-elle. Or le temps passé avec la personne et le lien social qu’il permet de créer, "c’est déjà une partie de la guérison."
Si les soins orientés vers les objectifs de la personne ont le mérite de remettre le patient au centre, l’encourager à "prendre en main" sa vie et sa santé ne doit pas faire perdre de vue l’importance de la solidarité, et ne peut en aucun cas aboutir à limiter son accès aux soins. C’est ce qui ressort d’une récente analyse publiée par le service d’études de la MC.
Son auteur, Mattias Van Hulle, attire l’attention sur les écueils possibles de la démarche : derrière la volonté de mieux prendre en compte l’individu dans l’organisation de ses propres soins, se dessine la menace d’une responsabilisation excessive des patient·es, et d’un transfert insidieux des charges mentales, administratives et émotionnelles sur leurs épaules au détriment du système collectif qui devrait les assumer. Il formule par conséquent des recommandations pour s’assurer que les soins de santé soient "à la fois axés sur les objectifs de la personne et équitables".
"La MC reconnait le potentiel positif des soins orientés vers les objectifs de la personne, explique-t-il, mais suggère que l’on reste attentif à la manière dont cela peut prendre forme dans le contexte sociétal parfois individualiste que l’on connait."
"Le social et la santé sont indissociables"
Depuis des années, Béatrice Theben accompagne des personnes confrontées à une combinaison de difficultés physiques (maladies chroniques, séquelles d’AVC, troubles neurodégénératifs, handicap…), mentales et socio-économiques : isolement, précarité, logement inadéquat… "L’aide et les soins, le social et la santé sont indissociables, estime cette ergothérapeute de quartier (1), pour qui cette vision holistique est une évidence. "On ne peut pas 'découper' une personne".
Concrètement, comment se passe un suivi inspiré de l’Ascop ? "La première étape est de prendre le temps de rencontrer la personne, pour faire connaissance, comprendre son parcours et sa demande. On va ensuite l’inviter à définir ses objectifs et construire ensemble un plan d’aide et de soins, qui sera réévalué au fil du temps : quelles sont ses ressources, personnelles ou extérieures (aidants proches, familles, professionnels…) ? Quels sont les obstacles (limites physiques, faibles revenus, craintes, perte de mémoire…) ? Qu’est-ce que la personne souhaite améliorer dans sa vie ? Qu’est-ce qui est important pour elle ?"
(1) Ergothérapeute de quartier (asbl Ergo 2.0), Béatrice Theben est également vice-présidente de l’Union Professionnelle des Ergothérapeutes et s’implique activement dans la réflexion autour de l’Ascop.