Médecine

Malade en prison, la double peine

Déjà malades ou non, les détenus voient généralement leur état se détériorer entre les murs d'une prison, faute de soins. Pourtant, être soigné est un droit, tant dans la société libre qu'en milieu fermé.

Publié le: 02 octobre 2026

Mis à jour le: 02 octobre 2026

Par: Soraya Soussi

7 min

Une cellule de détenu dans un sale état

Photo : ©Belga // En Belgique, les violations de droits en matière de soins de santé en milieu carcéral sont monnaie courante.

C'est au Palais de justice, dans la salle des pas perdus, que je rencontre Leila (nom d'emprunt), une proche de détenu. Un lieu symboliquement fort pour la jeune femme qui se bat depuis près de 10 ans pour défendre les droits de Marc (nom d'emprunt), dont la santé se dégrade en prison. Le regard à la fois déterminé et fatigué, Leila partage le parcours du combattant de son proche pour obtenir des soins en milieu carcéral.  

Soins en prison : un système conçu pour enfermer, pas pour soigner

Marc contracte une maladie cutanée quelques mois après son incarcération. On est en pleine période du Covid : les consultations se font par la lucarne de la porte de cellule. "C'était inhumain, se souvient la jeune femme. Sa maladie s'aggravait mais personne ne prenait ses demandes au sérieux. Or, plusieurs détenus et certains médecins avaient signalé des cas de gale." L’épidémie passée, Marc introduit de nombreuses demandes pour voir un médecin. Elles sont soit refusées — faute de personnel soignant ­— soit acceptées mais annulées — faute d'effectif ou de bonne volonté de l'agent pénitencier — ou encore expédiées. 

Ses symptômes empirent. "Les médicaments prescrits n'étaient pas adaptés à ce qu'il avait. Il fallait qu'il voie un spécialiste." Après plus d'un an, Leila réussit à obtenir un rendez-vous chez un dermatologue dans un hôpital. Ce jour-là, un convoi de sécurité composé de plusieurs agents de police escorte Marc à l'hôpital. Dans le cabinet, le patient-détenu reste menotté. Six policiers sont dans la pièce avec lui. Le dermatologue lui demande de se déshabiller. Mal à l'aise, il s'exécute. Il explique ses symptômes, sa maladie, comment elle s'est aggravée en prison. Le professionnel de santé l’ignore. "Pour lui, Marc est un criminel avant d'être un être humain", interprète Leila. Ici, c'est la relation de confiance et la confidentialité, pourtant essentielles à la médecine, qui sont mises à mal. Le cas de Marc est loin d’être isolé. Selon plusieurs rapports, les violations de droits en matière de soins de santé en milieu carcéral sont monnaie courante*.

*Les rapports du CCSP, de l’OIP, d’Unia avec le CCSP, de la visite du CPT du Conseil de l’Europe pour la prévention de la torture en Belgique et de l’OMS.

Droit aux soins des détenus : ce que prévoit la loi en Belgique

Sur le papier, la loi est claire. L’article 88 de la loi de principes du 12 janvier 2005 prévoit que le détenu a droit à des soins de santé équivalents à ceux dispensés dans la société libre. L’article 87 précise que ces soins doivent viser à promouvoir, conserver ou restaurer un état de bien-être physique, psychique et social. La loi prévoit également que le détenu soit vu par un médecin de la prison le plus rapidement possible après son incarcération et inscrit à la consultation chaque fois qu’il le demande. Lorsqu’un examen ou un traitement spécialisé est nécessaire et que la prison ne dispose pas des équipements requis, il doit pouvoir être orienté vers un hôpital ou un établissement de soins adapté (Source). En d’autres termes, pour consulter à l’extérieur, un détenu doit sortir de l’établissement sous escorte. Par ailleurs, depuis 2023, les soins dispensés hors de la prison peuvent être pris en charge par l’assurance obligatoire soins de santé (Source).

Santé en prison : la réalité du terrain, entre manque de médecins et santé mentale négligée

Sur le terrain, la situation est bien plus complexe. En mars 2024, le Conseil central de surveillance pénitentiaire (CCSP) alarmait sur l'insuffisance des moyens humains et financiers pour garantir des soins adéquats. Dans certaines consultations, un médecin peut voir jusqu’à 70 détenus en quatre heures ! Parfois, les rendez-vous ne durent que quelques minutes. L’accès aux spécialistes, notamment en oncologie ou en dentisterie, est souvent compromis. "Quand les détenus ont un problème aux dents, on les arrache tout simplement. C'est connu dans le milieu : on ne ressort pas de prison avec toutes ses dents", confie une membre-citoyenne de 9m2 - Prison de Forest, un espace de sensibilisation et de réflexion autour de l'enfermement et de la justice pénale. 

Le CCSP et Unia constatent encore en 2025 que les personnes souffrant de troubles mentaux peuvent rester longtemps dans des environnements carcéraux qui ne sont pas conçus pour les soigner. Un ancien détenu se souvient : "J'étais plutôt agité en prison alors pour me 'contrôler', on me filait des calmants. C'est d'ailleurs ce qu'on donnait en général aux gars qui avaient des problèmes de comportement. S'ils refusaient la pilule, c'était le cachot." Plusieurs années après sa sortie de prison, ce détenu a été diagnostiqué TDAH… 

En 2025, le Dr Brecht Vanbrugghe, médecin en milieu carcéral, saisit l'Ordre des médecins pour dénoncer les dysfonctionnements au sein des prisons en matière de soins de santé. Il y relate, notamment, des manquements dans le dépistage et traitement des cas d'hépatite C, du dépistage de la tuberculose, des soins évités sous prétexte de la charge logistique qu'ils représentent, des entorses structurelles au secret médical, une absence de vision et d’évaluation face à des incidents graves et traumatisants. Au-delà du manque de médecins, c'est tout le parcours de soins — délais, suivi, transmissions d'informations — qui fait défaut.

Réforme des soins pénitentiaires : quelles pistes pour améliorer la santé en prison ?

Les alertes lancées par les médecins et associations de défense des droits des détenus comme l'asbl Icare ont contribué à faire évoluer la situation. La principale réforme en cours prévoit de transférer les compétences en matière de santé en prison vers le SPF Santé publique au lieu du SPF Justice. "C'était un non-sens, cela oppose la logique pénitentiaire et sécuritaire de la prison à celle des soins et de la santé publique", interpelle le médecin.

Le CCSP apporte dans son dossier une série de recommandations : réduire les délais d'attente pour les consultations, garantir le suivi médical, renforcer l’offre en médecine générale, soins dentaires, et soins gynécologiques de qualité etc. La question des extractions et transferts à l'hôpital pour des soins spécialisé doit également être revue. 

La santé mentale occupe une grande place dans les derniers rapports des organisations. Les constats sont sans équivoque : il faut renforcer l'offre en soins psychologiques et garantir un suivi adapté aux besoins des personnes concernées. 

Mais, pour de nombreux acteurs de terrain, c’est en dehors des murs que tout se joue, au niveau de la prévention et de la réduction des inégalités de santé. "Cela parait évident mais si on permet aux gens de se soigner, de bien manger, de subvenir à leurs besoins… Bref, de ne pas vivre dans la grande précarité, la population carcérale diminuera et les moyens nécessaires pour soigner seront moindres également." 

Dans la même veine que la prévention, la question de la surincarcération pose de facto le problème de la surpopulation en prison. Le Dr Brecht Vanbrugghe ainsi que de nombreux autres experts sont convaincus que la prison aggrave les états de santé tant sur le plan physique que mental des personnes détenues. Il milite pour une révision de la peine en termes d'enfermement. "On ne ressort pas ‘meilleur’ après un séjour en prison."

Pourquoi soigner les détenus profite à toute la société

Dans l'imaginaire collectif, de nombreuses personnes pensent que la prison ne doit pas être un lieu de soins. Que les gens qui s'y retrouvent "méritent" d'aller mal, pointe le praticien. "On se trompe, insiste-t-il. Il est vrai que le système carcéral est un espace violent par nature. La prison existe pour punir, pas pour soigner. Dans cette logique, elle ne dysfonctionne pas. Toutefois, continuer dans cette direction serait une erreur, soutient le Dr Vanbrugghe. La majeure partie de ces personnes sort un jour et se retrouve à nouveau parmi la population. On a tout intérêt à prendre soin d'eux durant leur séjour carcéral, au risque d'en payer le prix à divers niveaux !"