Emploi
Prise en étau entre les menaces de guerre et les secousses économiques, la crise climatique n'a pourtant pas disparu. L'amnésie des médias et du monde politique sur la question n'apaise pas les inquiétudes des jeunes générations, comme le révèle une étude de la MC.
Publié le: 15 décembre 2025
Par: Julien Marteleur
7 min
Illustration: Adrien Herda // À un niveau modéré, l’éco-anxiété est indispensable, parce qu’elle permet d’agir. Le risque, c’est le figement.
Belém, au Brésil, novembre dernier. La Cop30, dernière conférence des Nations unies sur le climat, se clôture sur un bilan mitigé. Certes, les pays adhérents ont promis plus d’argent pour aider à s’adapter au changement climatique. Oui, ils ont renforcé leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effets de serre. Mais aucun accord ferme n’a été trouvé pour sortir des énergies fossiles ou stopper la déforestation… De l'autre côté de l'Atlantique, en Europe, le Green Deal — le plan pour une économie plus durable sur le continent d'ici 2050 — perd de sa force. Plusieurs lois-clés sont retardées ou allégées : la règle contre la déforestation est repoussée, les obligations pour les entreprises sont simplifiées, et la directive contre le greenwashing a été abandonnée. Ces reculs inquiètent les experts, qui craignent que l’Union perde son rôle de leader climatique au moment où la transition devrait s’accélérer. Pourquoi cette marche arrière, à l'heure où les voyants de l'urgence environnementale s'affichent en écarlate sur le tableau de bord ? "Pour une partie de la jeunesse, celle qui vit avec une forme d'éco-anxiété générationnelle, cette désaffection pour la question mêle plusieurs émotions : inquiétude bien sûr, mais aussi colère, tristesse et frustration", révèle Ann Morissens, chercheuse au service d'étude de la MC.
Une étude internationale publiée dans The Lancet révèle que 59 % des jeunes se disent "très inquiets" des enjeux climatiques et 75 % jugent l’avenir "effrayant". Avec ses collègues, Ann Morissens s'est entretenue avec 21 jeunes entre 18 et 24 ans autour du phénomène de l'éco-anxiété. Objectif : mieux cerner la façon dont ces jeunes adultes perçoivent l'incertitude climatique et les sentiments qu'elle évoque chez eux. "Cette tranche d'âge est la plus exposée : elle vivra plus longtemps avec les effets des choix d'aujourd'hui et se projette déjà dans des horizons incertains", commente la chercheuse. Comment penser un métier, un logement, une parentalité lorsque l’arrière-plan se teinte de sécheresses et d’inondations, de prix de l’énergie instables et de biodiversités effondrées ? "Sans compter que sur d'autres plans, ce n'est pas joyeux non plus, se désole Murielle Joye, psychoclinicienne spécialisée dans l'éco-anxiété. L'Europe flirte avec une guerre généralisée, la crise économique est partie pour durer et politiquement, les extrêmes répandent un discours où la solidarité, le respect des autres et la protection de notre écosystème sont considérés comme des faiblesses…"
Confrontés à ces poly-crises, les jeunes expriment une blessure. Politique, d'abord : ils se sentent peu représentés, rarement entendus. "Nous sommes toujours décrits comme l’avenir du monde par les politiques, mais ils font finalement très peu de recherches sur nos points de vue", souffle un participant. Plusieurs décrivent le souvenir des grandes marches "Claim the Climate" (2018) et "Rise for Climate" (2019) - qui avaient chacune rassemblé plus de 80.000 participants ! — comme un moment d’euphorie, de communauté, de force. "Aujourd'hui, les lendemains déchantent. La lenteur institutionnelle, la minceur des compromis ont sapé le moral de cette jeunesse engagée", souligne la chercheuse Ann Morissens. Le danger, quand l'espoir laisse place à la désillusion et la colère, c'est que les jeunes ne votent plus. "Le déficit démocratique est réel quand une génération a le sentiment d’avoir tout essayé pour peu de résultats."
Dans son cabinet, la psychoclinicienne Murielle Joye voit arriver des jeunes "qui vivent leur éco-anxiété de façon solitaire car ils ne se sentent pas entendus. Ils vivent tout ce panel d'émotions de manière presque honteuse. Or, l’éco-anxiété n’est pas une maladie ! C'est la manifestation légitime d'un danger réel. À un niveau modéré, l’éco-anxiété est indispensable, parce qu’elle permet d’agir. Le risque, c’est le figement."
Murielle Joye recommande à ses patients d'embrasser cet ensemble d’émotions négatives et positives, où la colère peut devenir une force d’action, où l’espoir n’est pas synonyme de naïveté, mais de liens à construire. "Les jeunes le sentent intuitivement : l’action collective protège mieux que l’addition de micro-gestes isolés. Ils parlent d’ateliers vélo, de repair cafés, de jardins partagés, de coopératives d’énergie, de cartographies citoyennes de la qualité de l’air..."
Ann Morissens, chercheuse MC
Pour la chercheuse de la MC Ann Morissens, l'urgence climatique exige avant tout une prise de conscience collective. Et de rappeler qu'une mobilisation massive est toujours possible, même à très courte échéance : "Pendant la crise du Covid, on a pris tout de suite la mesure de la gravité de la situation et agi en conséquence. Preuve qu'on sait rapidement fédérer la population quand on juge la situation prioritaire."
Devant un signal d’alarme collectif, insiste-t-elle, le monde politique doit répondre par des mesures concrètes : rendre l'isolation et la rénovation des bâtiments moins coûteux, garantir des transports en commun fiables et accessibles, protéger les sols et les eaux, renforcer le soutien aux ménages modestes pour que la transition ne soit pas une punition… "Ces 'petits' chantiers méritent d'être davantage médiatisés, glisse la chercheuse. L'exposition médiatique est un levier d'influence qui peut orienter le débat politique."
Pour remettre l'urgence climatique à la une, les jeunes interrogés par les chercheurs de la MC évoquent une piste. Sans minimiser l’ampleur de la crise climatique, il faut davantage évoquer les bénéfices tangibles de l'action pour le climat : air plus sain, limitation des catastrophes naturelles, sauvegarde des écosystèmes et de la biodiversité, développement ou création d'emplois dans les secteurs verts (énergie renouvelables, innovation…), quartiers plus conviviaux… "J’ai par exemple sur Instagram, un compte qui partage toutes sortes de changements positifs, ou des 'posts' porteurs d’espoir, et j’aime beaucoup ça, parce que ça apporte cette positivité, ce 'Regarde, ça a changé'", résume une jeune participante. "On ne traverse pas des décennies de transition à la seule force de l’inquiétude. Il faut des rythmes, des fêtes, des efforts communs, des gestes concrets qui donnent à la justice climatique le visage d’une vie plus respirable", abonde Murielle Joye.
Pour la psychoclinicienne il est grand temps de cesser d'opposer le scénario apocalyptique au récit d’une technologie salvatrice. "Le progrès compte, mais il cause aussi son lot de dégâts au niveau environnemental. On ne peut pas continuer à user et abuser de certaines ressources naturelles au nom de l'innovation. Il faudra faire preuve d'une plus grande sobriété technologique. Et continuer à créer du lien, car c'est aussi cette connexion à l'autre qui est porteuse d'espoir."
Si elle peut fragiliser la santé mentale et la confiance démocratique, l'éco-anxiété reste un vecteur de mobilisation immense. Reconnaître sa dimension socio-politique est essentiel pour éviter qu’une génération entière ne perde espoir et pour construire des réponses solidaires à la crise climatique, concluent les chercheurs de la MC. Aujourd'hui, une partie du monde politico-médiatique semble s'être déconnectée du sujet, comme étrangère au drame qui se joue sous nos yeux. "Cette déconnection, c'est aussi celle qui nous éloigne du vivant", déplore Murielle Joye. Nous sommes nombreux à être de moins en moins en contact direct avec la nature, à passer de plus en plus de temps derrière des écrans. Cette disparition de l''expérience naturelle' peut mener à des habitudes destructrices vis-à-vis de l'environnement."
Pour la psychoclinicienne, il faudra davantage attirer les regards des pouvoirs publics vers la nature : organiser des itinéraires sensoriels en ville, promouvoir davantage les sciences citoyennes — en faisant participer la population à la surveillance de la biodiversité par exemple —, bref, en recréant l'expérience du vivant pour consolider l'attachement écologique. Car, dit-elle, "On protège mal ce que l'on ne côtoie pas…"
Murielle Joye, psychologue clinicienne