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Culture

Corps à corps entre ados

Dans Corps étrange(r), des étudiants dénoncent les violences ordinaires et les injonctions sur le corps. Un spectacle fort, né du théâtre-action, pour les jeunes et par les jeunes.

Publié le: 28 octobre 2025

Mis à jour le: 28 octobre 2025

Par: Sandrine Cosentino

3 min

Photo du spectacle corps étranger

Photo: ©Brocoli Théatre

Après la pause de midi, les élèves du cours d'Arex (expression théâtrale) se pressent dans la salle de spectacle du Collège Saint-André à Auvelais. 12 participants, 7 semaines avant les représentations et 22 scènes à peaufiner. Bref, il y a du boulot pour ces étudiants de 5e et 6e secondaire.

Depuis plus de 20 ans, l'établissement namurois collabore avec le Brocoli Théâtre de Bruxelles autour de projets qui donnent la parole aux adolescents. Il s'agit ici de théâtre-action, une forme de jeu scénique participatif où les jeunes créent et jouent des scènes inspirées du vécu, pour sensibiliser et provoquer le débat.

Le succès du spectacle "Je l'aime, un peu beaucoup" (joué depuis 2014) autour des violences dans les relations amoureuses témoigne de la qualité de ce type d'intervention. Depuis l'an dernier, les élèves auvelaisiens et les animateurs bruxellois travaillent sur le thème de l’image de soi. "Nous jouons donc cette année avec des élèves ayant participé à l'écriture et des nouveaux élèves, commente Maïté Renson, animatrice du Brocoli théâtre.

Avec des mots justes, les étudiants abordent tant le harcèlement sur les réseaux que les troubles du comportement alimentaire, le consentement, l'avortement, les addictions, la grossophobie... Autant de réalité que les jeunes vivent au quotidien.

Des regards sur le physique

Dans une scène poignante, une voix off incarne les injonctions cruelles que subissent certains jeunes : "Pourquoi t'as mangé cette craquotte ? T'es une grosse vache." Les étudiants n'ont pas leurs langues en poche et les messages claquent ! Au micro, ça défile :"Je ne sais pas dire 'non' quand une vendeuse me demande si je prends l'article alors qu'il ne me va pas…" "Je n'ai pas su dire 'non' quand il m'a demandé de lui envoyer des photos. Alors ce jour-là, il m'a dit que si je bougeais, il enverrait ces photos à tout le monde…"

À l’adolescence, le corps change et ces transformations sont parfois difficiles à vivre. Pour en parler, leurs talents artistiques sont mis en avant. Un ado joue du piano, d'autres chantent : "Comment ignorer l'envie d'abimer ce corps détruit ? Chaque jour face au miroir, tout semble noir. C'est juste toi et moi à fleur de peau." (Paroles d'une chanson écrite, composée et chantée par les élèves d'Arex.)

Maurice Lambiotte, professeur d'Arex, est fier de ses étudiants. "Je n'avais pas l'habitude de travailler sur des textes directement écrits par les élèves. Corps étranger(r) était ma première participation à un atelier de théâtre-action. J'ai pris une 'grosse baffe' quand j'ai observé la sincérité des interactions et leur manière d'analyser les problèmes de cette génération."

Libérer la parole

"Jouer un rôle, parfois cruel, nous permet de prendre conscience de l'impact psychologique des mots", témoigne Eva. Pouvoir mettre en lumière des actes de violences et les dénoncer, c'est aussi une fierté pour ces comédiens. 

Quand des jeunes s’adressent à d’autres jeunes, le message n'est que plus fort. "Au début de la représentation, il y a du bruit dans la salle, remarque à chaque fois Gennaro Pitisci, directeur du Brocoli Théâtre et metteur en scène. Il s'agit d'un public scolaire qui n'est pas forcément habitué à se rendre au théâtre. Mais petit à petit, tout devient silencieux. On ne peut que souligner la justesse des propos."

Mais il n'y a pas que les représentations, il y a aussi les bords de scène ! Les écoles sont chaque année au rendez-vous. "L'an passé, le débat entre les participants était tellement intense qu'ils ont failli en venir au main", se souvient Maurice Lambiotte. Corps étrange(r) bouscule, fait réfléchir et ouvre le débat. Et pour les comédiens, c'est bien plus qu’un exercice artistique : c’est une manière de se réapproprier leur histoire, de se sentir écoutés et de faire entendre leur voix.