Test ADN, la fin des secrets de famille ?
Offrir un test ADN à Noël, l’idée peut paraître plaisante. À condition d’avoir en tête que les résultats peuvent avoir un impact majeur sur les dynamiques familiales s’ils révèlent des secrets enfouis.
Publié le: 21 novembre 2025
Par: Clotilde de Gastines
8 min
Photographe: Justine Meeus - Alain-Pierre Meeus, né sous X et adopté en 1963 trinque avec sa cousine retrouvée à Zundert (Pays-Bas), le fief maternel
Présentés comme des tests "récréatifs", les tests ADN du commerce en ligne (autorisés en Belgique) permettent de remonter sa généalogie de manière fiable sur trois générations. Chacun de nous hérite de 50 % de l’ADN de ses parents et environ 20 à 30 % de ses grands-parents. Si certains sont juste curieux de vérifier leurs origines ethniques, d’autres s’inscrivent dans une quête existentielle. Ils envoient leur ADN en ligne comme une bouteille à la mer pour combler le vide d’un dossier d’adoption, l’anonymat d’un donneur de gamète, le silence d’une mère...
Une correspondance — autrement dit "un match" — se chiffre en centimorgan d'ADN commun et apparaît si une autre personne figure dans la même base de données du site commercial. Il peut être immédiat ou apparaître des années plus tard, comme pour Rose*. À la mort de son père nourricier, elle découvre qu’il n’est pas son géniteur et qu’elle est issue d’un don de sperme. Elle a 28 ans, et décide de faire un test sur MyHeritage (la plateforme la plus utilisée par les Européens). La notification tombera... 9 ans plus tard et révèle un match de 20 % d’ADN commun — a priori une potentielle cousine germaine — avec Olivia*, une quadragénaire qui explore ses origines ethniques. Cette dernière, d’abord enthousiaste, ne sait plus trop comment réagir, quand sa fratrie la retient de révéler l’existence de Rose de peur de "semer la zizanie dans la famille". Olivia a trois oncles, tous pères de famille.
Après des semaines de tergiversations et d’échanges, Rose contacte un des oncles, mais c’est son frère, qui se révèlera être son donneur. Antoine* accueille la nouvelle avec pragmatisme, bien que son écosystème familial s’en trouve bouleversé. Il n’avait parlé de ce don de sperme à personne, pas même à son épouse. "Il y a 38 ans, je donnais régulièrement mon sang quand j’ai vu un appel au don de sperme anonyme et gratuit. Je l’ai fait pour que des gens connaissent eux-aussi le bonheur d’avoir un enfant" explique Antoine, qui tente de composer avec la situation. Il a tissé des liens avec Rose et lui a présenté les membres de sa famille ouverts à une rencontre.
Anticiper l’effet disruptif du test
"Il faut vraiment une bonne raison pour faire un test ADN. Si vous le faites pour savoir si vous avez des origines vikings, vous risquez d’avoir des surprises", met en garde le Pr Maarten Larmuseau, généticien et véritable détective de paternité qui travaille à la KULeuven.
En Occident, 2 % des personnes découvrent par l’intermédiaire d’un test que leur parent nourricier n’est pas leur parent biologique — dans la majorité des cas parce qu’ils sont issus d’un don de sperme, et dans une minorité parce que leur mère a eu une relation extra-conjugale.
Selon une étude récente publiée dans BMC Psychiatry, 61 % des gens ont une expérience positive ou neutre de la réception des résultats. Pour d’autres, selon l’histoire et le vécu, les sentiments de tristesse, de perte ou colère s’entremêlent. Cela provoque une "disruption biographique" : un processus psychologique qui déclenche une reconfiguration profonde de l’histoire personnelle. "Ça peut changer votre identité, vos relations familiales, surtout si des membres de la famille ou des ancêtres ont menti ou voulu cacher des choses", précise le chercheur qui remarque un engouement en Flandre pour le sujet.
"Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher la vérité, ajoute-t-il. Si vous êtes vraiment à la recherche de votre père et de votre mère biologique, faites-le, mais surtout faites-vous accompagner. Idéalement, discutez-en dans votre famille connue, car une fois que vous donnez votre ADN, vous donnez une partie de l’empreinte génétique de tous les membres de la famille." Ce qui a un impact en termes de vie privée (lire Tests privés : que fait-on de votre ADN ?).
"Il faut vraiment une bonne raison pour faire un test ADN. Si vous le faites pour savoir si vous avez des origines vikings, vous risquez d’avoir des surprises"
Pr Maarten Larmuseau, généticien et véritable détective de paternité à la KULeuven.
La quête des enfants issus du don
Loréana est elle aussi issue d’un don de gamète. Comme Rose, elle a cherché son donneur par le biais un test ADN, ce qui a pris 4 ans. À 20 ans, Loréana apprend que ses parents ont eu recours à un don de sperme, car son "père juridique" était stérile. C’est à la fois un soulagement — son père était un homme violent qui a quitté le domicile — et une énigme : qui est ce donneur ? Étudiante en droit, elle tente de mettre le centre de procréation devant ses obligations légales, sans succès. Elle décide donc de faire un test ADN, sans match. Ce n’est que 3 ans plus tard qu’un concours de circonstances va lui permettre de lever l’anonymat du donneur. "Un garçon me draguait, il était issu d’un don et il avait identifié son donneur grâce à un test. Je lui ai parlé de ma recherche infructueuse sur mes liens de parenté, alors il a proposé de retester mes résultats sur la plateforme en utilisant son compte pro." Le jeune homme remonte les arbres de Loréana, et découvre un potentiel demi-frère plus âgé. Celui-ci accepte de faire un test et Loréana retrouve son donneur.
Cet été, le sujet du don de gamète a pris récemment une tournure politique avec le scandale du donneur danois dont une partie du matériel génétique augmente le risque de cancer. Il concerne 53 enfants nés de 38 femmes différentes. Le 4 novembre dernier, le ministère de la Santé a annoncé la création d’un institut qui servira de point de contact pour les donneurs, les enfants issus d'un don et les familles et permettra de résoudre la quête des origines sans avoir à confier son ADN à des sociétés privées.
Né sous X et adopté illégalement
"Je le sais aujourd'hui, elle m'a cherché, elle m'avait donné un prénom : Jean", explique Alain-Pierre, 62 ans qui a retrouvé la trace de sa mère biologique grâce à un test ADN et le soutien du Centre flamand de Filiation. Cet organisme a été créé en 2021 dans la foulée d’un scandale retentissant. Entre 1950 et 1980, des milliers de femmes belges ont accouché sous X en France pour éviter des naissances hors-mariage — souvent sous la contrainte de leurs familles. Puis leurs enfants ont été confiés illégalement à l’adoption en Belgique. Alain-Pierre savait qu’il était adopté, mais avait découvert tardivement qu’il était né sous X. Quand il réalise qu’il est lié à cette histoire, il fait une série de tests ADN "sur toutes les plateformes existantes". Les résultats lui donnent 5,7 % d'ADN commun avec un Hollandais, "mais celui-ci n’a pas vu mes messages sur la plateforme, ce qui est assez fréquent."
Comme il parle néerlandais — sa famille adoptive était francophone anversoise — il contacte le Centre flamand de Filiation où les généalogistes sont en lien avec leurs homologues hollandais. Ceux-ci identifient son match qui se révèle être le cousin germain de sa mère, et proposent une rencontre encadrée avec un psychologue et un juriste. Alain-Pierre découvre alors que sa mère s’appelait Marie-Josée et qu’elle est décédée en 2017. Le cousin lui confie des photos d’elle à tous les âges de sa vie : nourrisson, enfant, ado, puis adulte et il lui raconte ce qu’il sait de son histoire. "Elle était originaire d'une famille bourgeoise belge catholique et quand elle est tombée enceinte accidentellement, ma grand-mère l’a obligée à m’abandonner… Elle avait 25 ans, elle m’a regretté toute sa vie", dit-il encore ému par ces révélations. Il mesure la chance que sa recherche ait abouti, et sa vie prend une dimension kaléidoscopique : une de ses cousines vit à deux rues de chez lui à Woluwe-Saint-Lambert, une partie de sa famille du côté de Zundert, l’autre de Namur et il ira en février prochain jusqu’en Tasmanie rencontrer les amis de sa mère...
Connaître le visage de son père
"Un seul test peut vraiment provoquer une réaction en chaîne et une avalanche de conséquences", témoigne Barbara*. Cette quadragénaire a fait un test ADN de manière un peu impulsive, car deux énigmes familiales la tracassaient. Sa mère est née de père inconnu dans les années 40. Et elle aimerait retrouver les descendants de sa grand-tante maternelle qui vivait en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Les premiers résultats lui ont donné des correspondances faibles en Australie, probablement en lien avec son grand-père inconnu.
En revanche, un match très net est apparu avec une sexagénaire américaine. "Elle cherchait la trace de son père, qui s’avère être mon oncle décédé qui avait fait ses études aux États-Unis. Il est probable qu’il ignorait tout de son existence, car elle est née hors mariage et a été abandonnée à la naissance par sa mère américaine. Elle a écrit à la fille de mon oncle (sa demi-sœur biologique) qu’elle ne voulait surtout pas être un poids, et a simplement demandé une photo de mon oncle pour connaître son visage".
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Les prénoms avec une * ont été modifié à la demande des témoins.
Le témoignage de Loréana a été rectifié le 8/12/25
"Je le sais aujourd'hui, elle m'a cherché, elle m'avait donné un prénom : Jean"
Alain-Pierre, 62 ans qui a retrouvé la trace de sa mère biologique grâce à un test ADN et le soutien du Centre flamand de Filiation