Invalidité et précarité financière : le serpent se mord la queue
Près d’une personne invalide sur deux ne parvient pas à joindre les deux bouts selon une étude menée par la MC auprès de 8.500 affiliés. Au point que les chercheurs se demandent si l’ampleur de ces difficultés n’aurait pas pour effet pervers de prolonger la durée de l’invalidité. La MC formule 7 recommandations.
Publié le: 30 septembre 2026
Par: Clotilde de Gastines
7 min
Photo: ©AdobeStock //Un répondant sur 8 s’en sort en combinant l’indemnité avec un revenu provenant d’une reprise partielle du travail comme salarié ou indépendant
Alors que l’attention politique et médiatique se focalise sur le retour au travail des malades de longue durée, leur situation financière reste dans un angle mort. Pourtant, la réalité est préoccupante : de nombreuses personnes en incapacité de travail – reconnues depuis plus d’un an en incapacité de travail - ont du mal à subvenir à leurs besoins essentiels.
« Je jongle chaque mois avec des dépenses supérieures à mon indemnité. Je m’endette et je stresse un max car je ne vois pas le bout du tunnel », confie un des 8.581 répondants à l’étude de la MC. Publiée fin septembre, cette étude révèle que près de la moitié des ménages rencontrent des difficultés à joindre les deux bouts. Pondérés selon le sexe, l’âge, la région et le statut BIM, ces résultats sont représentatifs de ce que vivent les 576.643 Belges en invalidité en décembre 2025.
Deux personnes sur trois peinent à payer leurs impôts, leurs assurances, leurs factures d’eau, d’électricité et de chauffage ou de soins. Il faut dire que 59% des personnes en invalidité ont pour seule source de revenus leur indemnité d’invalidité. Le montant maximal oscille entre 48 € et 123 € brut par jour (comptabilisé sur 6 jours semaine) et varie selon la situation familiale (voir le détail sur la page de l’Inami). Dans certains cas, ce revenu de remplacement n’atteint pas le seuil de pauvreté, précise les auteurs de l’étude.
« Aller au magasin pour voir des humains »
« Être invalide, ce n'est pas une vie joyeuse, contrairement à ce que certains croient, 51% des personnes en invalidité se trouvent dans une situation de privation matérielle et sociale, contre 9,4% pour la population générale » commente Sigrid Vancorenland, du service d’études de la MC. Concrètement, 6 personnes en invalidité sur 10 ne sont pas en mesure de faire face à une dépense imprévue de 1.400€. Ou encore, près d’une sur deux ne peut se permettre de retrouver des amis autour d’un verre ou d’un repas à raison d’une fois par mois. « Je ne sors pas et n'invite plus personne car cela coûte trop cher et du coup je suis seule au point d'aller juste au magasin pour voir des humains », témoigne ainsi une répondante au fil du questionnaire.
L’enquête confirme aussi un report massif des soins pour des raisons économiques. Parmi les personnes interrogées 48% disent repousser certains soins, notamment les dentaires (61%), l’achat de lunettes (47%), les consultations chez un spécialiste (46%), chez un psychologue ou psychothérapeute (42%), les séances de kinésithérapie (37%) et les médicaments (30%). « Quand on est en incapacité de travail, par définition, on est malade et on a beaucoup de soins de santé à assumer mais pas les moyens de les assumer totalement donc on n’est finalement pas très bien soigné. C'est un serpent qui se mord la queue » précise un répondant.
6 personnes en invalidité sur 10 ne sont pas en mesure de faire face à une dépense imprévue de 1.400€
selon l'analyse des réponses issues du questionnaire
« On ne parle pas de remboursement d'un prêt hypothécaire ou de l’achat d’une voiture, mais bien le fait de devoir s'endetter auprès d'amis, de membres de la famille ou d'une banque pour vraiment couvrir des dépenses courantes »
Hervé Avalosse, chercheur au service d'études de la MC
Vulnérabilité et endettement
La masse de réponses au questionnaire a permis de dégager des profils-types. Il en ressort que les personnes invalides les plus vulnérables financièrement sont avant tout celles qui étaient au chômage avant leur incapacité de travail, les personnes isolées, les familles monoparentales, les 18-54 ans, les locataires, les personnes ayant fait des études de courte durée, ayant un parcours de migration ou encore les bénéficiaires du statut BIM. Généralement, les couples avec enfants rencontrent aussi plus de difficultés que les couples sans enfants.
Sur les conseils d’Alteo et de Samana, les chercheurs ont demandé si les personnes s'endettent et pour quel type de dépenses. « On ne parle pas de remboursement d'un prêt hypothécaire ou de l’achat d’une voiture, mais bien le fait de devoir s'endetter auprès d'amis, de membres de la famille ou d'une banque pour vraiment couvrir des dépenses courantes », détaille Hervé Avalosse.
Résultat : un tiers des bénéficiaires d'une indemnité invalidité (34%) ont été régulièrement aidé financièrement par leurs proches et un quart d'entre eux ont emprunté de l’argent (banque, famille, amis) au cours de l'année écoulée. En premier lieu, pour l’achat d’électroménager (34,8%), en second lieu pour payer leurs impôts (34,5%). Comme aucun précompte n’est retenu mensuellement sur l’indemnité mensuelle, les bénéficiaires doivent parfois régler des montants allant de 1.000 euros à 6.000 euros lors du décompte fiscal final alors que leur capacité d’épargne est très faible. « Beaucoup préféreraient que les impôts soient directement retenus sur l’indemnité et que celle-ci soit versée sous forme d’un montant net » précise Hervé Avalosse, ce que la MC a repris dans ses recommandations (voir ci-dessous).
Enfin, une personne invalide sur trois qui emprunte le fait pour couvrir des dépenses de santé. Ce comportement interroge sur le coût des soins et rappelle l’intérêt du conventionnement (les prestataires conventionnés s’engagent à respecter les tarifs, ce qui implique que des suppléments d’honoraires ne peuvent alors être facturés aux patients (sauf exception). Outre l’enquête en ligne par questionnaire, les chercheurs ont analysé les données de facturation de 153.558 membres de la MC en invalidité et les ont comparées à celles d’un groupe équivalent de personnes qui ne sont pas en invalidité (groupe de contrôle). Il en ressort qu’une personne invalide dépense en moyenne 752 euros par an pour ses frais de santé (contre 431 euros pour une personne du groupe de contrôle)–et pour certains (10%) ces frais de santé peuvent dépasser 1.500 euros malgré le mécanisme du Maximum A Facturer (MAF).
Cohabiter, travailler, les dilemmes permanents
La situation familiale et affective pèse aussi sur le montant de l’indemnité, notamment en raison du durcissement du statut de cohabitant. « Dommage qu'une fois devenue cohabitante j’ai dû être amputée d’une partie de mon indemnité. Mes problèmes de santé sont pourtant restés les mêmes donc je ne suis plus en mesure de me soigner » regrette une répondante. L’entrée d’un enfant dans la vie active entraîne aussi une diminution de l’indemnité, ce qui rend la situation financière encore plus difficile en particulier pour les familles monoparentales. L’indemnité baisse, alors que l’enfant ne participe pas aux dépenses.
Un répondant sur 8 s’en sort en combinant l’indemnité avec un revenu provenant d’une reprise partielle du travail comme salarié ou indépendant. Pour certains, cette démarche est principalement motivée par des considérations financières, alors même que leur état de santé ne leur permet pas réellement de travailler ou qu’un médecin le leur a déconseillé. « Cela peut à son tour avoir des conséquences négatives sur leur santé et accroître le risque de rechute conduisant à un retour complet en invalidité » souligne Sigrid Vancorenland.
La MC insiste pour que l’incapacité ne mène pas à la précarité : « Une sécurité sociale mature doit fournir aux individus l’assurance d’une protection suffisante. Subir un accident de la vie ne doit pas mener à entrer dans une spirale de précarité, indique Elise Derroitte, Vice-présidente de la MC. Il n’est pas acceptable d’avoir des difficultés à se nourrir, à payer ses factures énergétiques, ou de se priver de vie sociale parce qu’on est en incapacité ».
"Une sécurité sociale mature doit fournir aux individus l’assurance d’une protection suffisante"
Elise Deroitte, vice-présidente de la MC
7 recommandations pour garantir aux personnes en invalidité des conditions de vie dignes et prévenir leur glissement vers la pauvreté
1. Relever les indemnités minimales au moins jusqu'au seuil de pauvreté, voire 10 % au-dessus.
2. Instaurer un précompte professionnel sur l'indemnité d'invalidité, en veillant à ne pas pénaliser les bénéficiaires non imposables.
3. Ne pas appliquer le statut de cohabitant de manière automatique aux familles monoparentales dont l'enfant dispose d'un revenu propre.
4. Maintenir une indexation complète et adapter les indemnités au bien-être.
5. Aligner la prime de rattrapage sur le pécule de vacances des personnes pensionnées.
6. Rendre les dépenses de logement et d'énergie plus accessibles, notamment par l'extension du tarif social et des investissements dans le logement social.
7. Rendre les soins de santé plus abordable en luttant contre les suppléments et en garantissant le conventionnement et en élargissant l’attribution (semi-)automatique du statut BIM.