Enfants et préados : le danger des routines beauté
L’industrie cosmétique cible les jeunes et même les enfants de plus en plus tôt, les exposant à des risques précoces et tout à fait inutiles.
Publié le: 25 septembre 2026
Par: Clotilde de Gastines
7 min
Photo: ©AdobeStock // La peau de l'enfant est parfaite, quel que soit l’âge, plus on multiplie les produits, plus on risque de fragiliser sa barrière cutanée.
L’industrie cosmétique maquille à peine ses ambitions de capter les consommateurs le plus tôt possible. TikTok, Instagram ou YouTube sont devenus le terrain de jeu privilégié des grandes marques qui placent leurs produits auprès d’influenceurs. Et du virtuel au réel, il n’y a qu’un pas. Ce ciblage a rapidement donné naissance au phénomène des "Sephora Kids" — des enfants, surtout des filles entre 7 et 13 ans qui deviennent des influenceuses beauté. L’enseigne Sephora (propriété du groupe français LVMH) se défend de cibler les jeunes consommateurs, mais dans l’un des deux magasins qui vient d’ouvrir à Bruxelles, le coin "minis & more" est placé à hauteur d'enfant près des caisses. Il propose de nombreux produits aux packaging petit format et colorés, qui leur semblent destinés.
Depuis quelques années, des instituts de beauté proposent aussi d’accueillir des enfants pour des soins. La plupart utilisent des produits bio, notamment une gamme de cosmétiques développée spécifiquement pour les 3-12 ans, qui prétend que "les enfants ont la peau fragile et sujette à la sécheresse". Du pur marketing.
La peau de l’enfant est parfaite
"La peau de l’enfant est parfaite, recadre la professeure Bita Dezfoulian, dermatologue au CHU de Liège. Elle produit très peu de sébum, se régénère et se régule toute seule. À moins d’avoir une pathologie comme de l’eczéma, un enfant n’a pas besoin de rituel de soins, juste d’une crème solaire adaptée." Mais le message des spécialistes de la peau qui enjoint à la prudence et à la parcimonie a du mal à enrayer la viralité des vidéos qui vantent les qualités d’un soin exfoliant ou d’une crème anti-rides sur un ton enjoué et innocent.
En 2025, des chercheurs américains ont analysé 100 vidéos TikTok réalisées par des créateurs de moins de 18 ans à destination de leur communauté (Pediatric Skin Regimens on TikTok). Deux membres de l’équipe se sont fait passer pour des utilisateurs de 13 ans pour reproduire l'expérience d'un jeune internaute. Ces vidéos cumulent chacune 1,1 million de vues en moyenne, les routines quotidiennes comprennent en moyenne 6 produits. Dans les 25 vidéos les plus vues, les chercheurs ont recensé en moyenne 11 ingrédients à risques, car le fait d’appliquer sur une peau saine, des sérums concentrés, exfoliants et actifs anti-âge peut faire plus de mal que de bien. Le danger principal n'est pas la toxicité aiguë, écrivent-ils, mais l'irritation liée à l’usage répété de parfum et de conservateurs. Ils peuvent conduire à une altération de la barrière cutanée, à l'eczéma de contact et à une plus grande sensibilité aux rayons UV du soleil.
La peau de l’enfant est parfaite. Elle produit très peu de sébum, se régénère et se régule toute seule.
Professeure Bita Dezfoulian, dermatologue au CHU de Liège
Si ça mousse, si ça tire, et si c’est parfumé, c’est inadapté !
Coralie Poncelet
Accompagner l’apprentissage
À la puberté — entre 10 et 16 ans selon les enfants — la peau devient plus grasse en raison de l’activité hormonale. Elle le restera jusqu’à la ménopause ou l’andropause. "Si la peau est juste grasse, sans acné, l’essentiel est de la nettoyer avec des produits doux matin et soir, explique le Dr Pierre Vabres, dermatologue à l’hôpital Erasme. Il faut éviter les principes tensio-actifs, qui créent de la mousse (sulfate/sodium), parce qu’ils détruisent le filtre lipidique. En réaction la peau va compenser en déclenchant une hyperproduction de sébum." La liste des produits nécessaires à partir de l’adolescence est courte : un nettoyant doux, du déodorant, du maquillage non comédogène (qui ne bouche pas les pores de la peau), une crème hydratante si besoin et une crème solaire avec un indice de protection adapté à son type de peau.
La socio-esthéticienne Coralie Poncelet utilise une image assez simple pour sensibiliser les ados aux bons gestes : "La peau c’est comme une maison, ça ne sert à rien de la repeindre si elle est fissurée et sale. La base, c’est de préserver les briques : la céramide. Et le film hydrolipidique : le crépis". Priorité au nettoyage en douceur. Exit les eaux micellaires et gommages qui sont inadaptés à toutes les peaux quel que soit l’âge. “Ces produits dégraissent un peu la peau tous les jours, ce qui la fragilise. Si ça mousse, si ça tire, et si c’est parfumé, c’est inadapté !" Les signaux d’alerte — un bouton, une tache solaire, une inflammation — sont autant de fissures dans la façade.
Les incertitudes de l’effet cocktail
Les dermatologues sont unanimes : quel que soit l’âge, plus on multiplie les produits, plus on risque de fragiliser sa barrière cutanée. Et par rapport à l’engouement pour les produits naturels, ils mettent en garde. "Imprégner la peau d'aliments comme du concombre ou de l'huile de noisette par exemple peut déclencher des allergies alimentaires", précise la docteure Bita Dezfoulian, surtout chez les personnes ayant une peau sèche. "Tendance atopique rime avec tendance allergique. Cela vaut vraiment la peine de demander un conseil médical quand on sent que sa peau est réactive et qu’on hésite dans le choix des produits pour soi ou pour un adolescent qui a commencé sa puberté", précise-t-elle.
Une étude française menée par l’Inserm vient de confirmer l’intérêt de cette sobriété cosmétique pour lutter contre "l’effet cocktail", l’exposition aux polluants chimiques à faibles doses (). En 5 jours seulement, réduire le nombre de cosmétiques et choisir des formules sans perturbateurs endocriniens (phénols synthétiques, parabènes, phtalates, éthers de glycol) fait baisser significativement les niveaux de ces substances dans les urines. Elle diminue ainsi le risque de puberté précoce, en particulier chez les filles, et de perturbations hormonales durant l’adolescence et la grossesse. L’étude remarque toutefois une imprégnation encore forte au bisphénol A — pourtant interdit dans les crèmes, et recommande d’éviter les contenants en plastique.
Quand la cosmétique vire à l'addiction
Peau transparente à la coréenne, bouche pulpeuse, cils de biche, ongles XXL… Telles sont les normes esthétiques véhiculées sur les réseaux sociaux auprès des adolescents et des jeunes à grands renforts de publicité et de promotion par les marques de cosmétiques et les influenceurs. Les hommes ne sont pas en reste, avec l’émergence du phénomène de looksmaxing (littéralement "maximisation de l'apparence"), incarné par le streameur Braden Peters, dit "Clavicular", qui a utilisé un marteau pour rehausser ses pommettes et épaissir les jointures de ses mains.
"Croire ces influenceurs peut altérer l’image de soi, ou tout au moins la fausser. On peut devenir accro à des rituels de beauté totalement inutiles pour une peau saine d’enfant", précise la Dre Bita Dezfoulian. D’autant que les algorithmes ciblent les jeunes mal dans leur peau, renforcent la mésestime de soi et les troubles narcissiques. Une méta-analyse publiée en mai dernier portant sur 45 études et 33.086 adolescents, constate une association significative entre l’engagement sur les réseaux sociaux et les préoccupations corporelles ou symptômes alimentaires, en particulier pour les utilisateurs d’Instagram (à lire sur "Relation Between Social Media Use and Body Image Concerns and Disordered Eating in Adolescence", L. Fortunato, S. Gullo &al., mai 2026).
L’addiction à la cosmétique porte même un nom : la cosméticorexie. Elle peut déboucher sur une sorte de fuite en avant avec des pratiques toujours plus invasives de médecine esthétique voire de chirurgie. En 2014, le Conseil Supérieur de la Santé alertait déjà sur l’aspect psychologique de cette course à la beauté dans son avis "Cosmétologie – aspects psychologiques", et demandait aux praticiens de réguler leur pratique. En moyenne 2 à 3 % de la population souffre d’un trouble de dysmorphophobie, soit le fait d’être persuadé qu'une partie de son corps est remplie de défauts, ce qui entraîne une souffrance importante. Dans les cabinets de médecine et de chirurgie esthétique, ce trouble concerne 25 % des patients et touche de plus en plus les nouvelles générations.